Après Stalingrad, la seule réponse est: plus jamais la guerre!

Heinrich Gerlach et son roman «Eclairs lointains – Percée à Stalingrad»

par Werner Wüthrich, docteur en sciences administratives

Récemment a été publié un livre au titre étrange: «Eclairs lointains – Percée à Stalingrad». L’auteur Heinrich Gerlach en a réécrit trois fois le manuscrit. Il s’agit d’un pan de l’histoire allemande et russe. La version originale a été enfermée pendant des décennies dans l’«armoire interdite» du ministère de l’Intérieur soviétique et n’a été découverte à Moscou que tout récemment par des historiens. Cette nouvelle parution est basée sur ces documents originaux.

Des soldats soviétiques à Stalingrad, en janvier 1943. (photo wiki)

Depuis le début du XXIe siècle et au cours du siècle dernier, les auteurs et les journalistes qui se sont élevés dans leurs écrits contre l’éternelle tuerie inhérente à nombre de guerres absurdes, se sont souvent heurtés à des obstacles. De nos jours, Daniele Ganser a par exemple focalisé l’attention dans ses articles et ses écrits sur de nombreuses guerres illégales, le plus souvent déclenchées au cours des deux dernières décennies par des Etats se réclamant de la «communauté des valeurs occidentales», à partir d’argumentations bizarres, sinon de mensonges. Ces guerres ont eu des conséquences dévastatrices et sont l’une des causes principales de la problématique des réfugiés et du problème migratoire contemporain. La clairvoyance de Ganser l’a fait traiter de complotistes et pour cette raison, l’a pénalisé à divers titres. (cf. «De la censure au courant dominant» dans Horizons et débats n° 23 du 15/10/18)
Dans la première moitié du siècle dernier, des écrivains et journalistes ne pouvaient s’élever contre la guerre dans leurs écrits que s’ils étaient déjà en exil. Il y avait cependant des différences: l’Allemand Leonhard Frank a écrit son livre «L’homme est bon» lors de son exil en Suisse pendant la Première Guerre mondiale. Il put ainsi réaliser de bonnes ventes de son livre et s’acheter une maison à Zurich avec le montant de celles-ci. C’est de là également que d’autres auteurs, tel Romain Roland, ont protesté contre l’absurdité de la tuerie dans les tranchées de la Première Guerre mondiale.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Scholl, le frère et la sœur, ont distribué dans leur université des tracts contre la guerre criminelle menée par Hitler. Rapidement démasqués, ils furent exécutés.

Expériences vécues à Stalingrad, des récits venus des profondeurs de l’âme

Heinrich Gerlach, l’auteur du livre «Percée à Stalingrad», a lui aussi écrit contre la guerre – mais à «l’abri» d’un camp de prisonniers de guerre en Russie. En tant qu’enseignant, il lui est souvent arrivé de s’occuper, dans divers camps de prisonniers, du journal du camp et des panneaux d’affichage, et il put ainsi trouver le temps de retranscrire son expérience vécue pendant les combats à Stalingrad durant l’hiver 1942/43, des récits venus des profondeurs de l’âme. A la fin de la guerre, il en avait fait un livre de 600 pages, qu’il intitula «Percée à Stalingrad». Il coopéra en outre à la rédaction Freies Deutschland, qui éditait un journal avec l’aval et l’aide des autorités soviétiques et qui, par des tracts et une station de radio, s’opposait à Hitler. En bref, voici l’histoire:
Pendant l’été 1943, deux groupes se formèrent dans les camps de prisonniers. En juillet, un groupe de communistes en exil créa, avec des prisonniers de guerre, le Comité national de l’Allemagne libre. En faisaient partie Wilhelm Piek, Walter Ulbricht, Johannes R. Becher et bien d’autres. Ils invitèrent des officiers supérieurs de la 6e Armée à les rejoindre. Cependant, les plus hauts gradés refusèrent, arguant que des activités en captivité allaient à l’encontre de leurs obligations en tant qu’officiers allemands et qu’elles étaient une trahison à l’égard des autres combattants de leur bord. Certains d’entre eux, cependant, modifièrent leur position – lorsqu’Hitler les laissa tomber. En particulier, 95 hauts gradés de l’armée de Stalingrad fondèrent en septembre 1943 le Bund Deutscher Offiziere (BDO) [Union des officiers allemands]. Ils reçurent l’aval de Staline: au cas où ils réussiraient à provoquer un revirement au sein de la direction de la Wehrmacht de façon à mettre fin à la guerre, il s’engageait à maintenir l’Allemagne dans ses frontières actuelles. La bataille de Stalingrad était certes gagnée. A l’été 1943, la situation militaire était pourtant dans l’impasse. Les pertes en vies humaines et les dégâts furent immenses, et la Wehrmacht occupa toujours le pays avec ses millions de soldats, et il devait encore s’écouler toute une année avant que les Alliés ouvrent un deuxième front en Normandie. A l’époque, on ne savait pas encore de façon certaine si ce deuxième front allait se produire.

Dans les camps de prisonniers en Russie, il y eut aussi une résistance contre Hitler

Les officiers du BDO avaient comme objectif la destitution ou l’élimination d’Hitler par des officiers lucides de la Wehrmacht. Ils espéraient ainsi mettre fin à la guerre et surtout empêcher l’écroulement total de l’Allemagne, avec toutes ses conséquences politiques et sociales. Le général Walther von Seydlitz se fit élire président du BDO et prit une décision en ce sens:

«En y réfléchissant, cela me semble la logique ultime: si, par notre coopération, nous réussissons à concrétiser ne serait-ce qu’une infime partie de l’engagement des Russes, nous ne pouvons pas nous refuser à collaborer. La folie d’Hitler entraîne l’Allemagne si sûrement vers sa chute qu’il faut entreprendre des activités sortant totalement de l’ordinaire pour sauver ce qui reste à sauver.»(«Percée à Stalingrad», p. 596)

Dès le début, Heinrich Gerlach fut l’un des membres les plus actifs de la rédaction Freies Deutschland. On édita un journal (qui était lu dans les camps), on produisit des tracts (dispersés par avion) et on tenta d’infléchir le cours de l’histoire par des émissions radiophoniques. Au cours des mois suivants, Gerlach collabora également avec les communistes en exil. Certes, il n’avait pas les mêmes convictions politiques. Dans ses interventions, il soulignait qu’il n’était ni marxiste ni communiste et que de nombreuses choses vues autour de lui n’était pas de son goût. Mais dans l’action, tous avaient un but commun: la lutte contre Hitler et contre la guerre meurtrière.
Cependant Heinrich Gerlach était conscient du danger inhérent à sa lutte contre Hitler. Il devait s’attendre à être condamné à mort par contumace. Ce qu’il ne savait pas et qui se produisit effectivement fut la visite de la Gestapo reçue par sa femme à Königsberg: elle fut arrêtée, ainsi que leurs trois enfants, sous l’inculpation de «responsabilité familiale» avant l’incarcération dans un camp près de Munich (d’où ils furent libérés plus tard par les Américains).
Le 20 juillet 1944 Gerlach et ses camarades officiers du BDO eurent l’impression d’avoir atteint leur but. La radio annonça l’attentat du Colonel Claus von Stauffenberg contre Hitler. C’était exactement ce qu’ils avaient désiré susciter. Enfin, des officiers de la Wehrmacht avaient pris les choses en main en Allemagne, crurent-ils. La déception fut grande – Hitler avait survécu et devait faire exécuter Stauffenberg ainsi que des milliers de ceux qui l’avaient soutenu, et beaucoup d’autres encore. Le plus connu fut Erwin Rommel. Tous ceux-là ne pouvaient plus raconter, comment et de quelle façon Heinrich Gerlach et ses collègues de la rédaction Freies Deutschland les avaient encouragés et soutenus dans leur lutte contre Hitler.

Achèvement de l’ouvrage en mai 1945

Pendant ces mois, Gerlach écrivait son roman «Percée à Stalingrad» pendant chaque minute libre. Il avait fait l’expérience de pouvoir assez bien travailler avec certains communistes au sein de la rédaction. Il a donc parlé de son roman à certains d’entre eux et leur a donné des parties à lire. Ils l’ont soutenu et ont trouvé le texte inoffensif. Cependant, la coopération avec Walter Ulbricht ne fonctionnait pas, ce qui eut plus tard des conséquences. A la fin de la guerre, en mai 1945, il avait terminé. Le manuscrit – un pavé de 600 pages soigneusement écrites – l’a dès lors accompagné dans son odyssée de cinq ans à travers divers camps de prisonniers en Union soviétique, et il gardait son ouvrage comme la prunelle de ses yeux.
En 1945, les prisonniers de guerre des quelques 600 camps étaient répartis dans des bataillons de travail comptant chacun 750, 1000 ou 1500 hommes, qui travaillaient dans l’industrie du bâtiment et des travaux publics, l’agriculture et la sylviculture et avant tout à la reconstruction des villes soviétiques détruites. (p. 639) Staline avait promis de les renvoyer à la maison par groupes d’ici 1949. Le nom de Gerlach se retrouva fréquemment sur la liste des rapatriés, mais en fut tout aussi souvent radié pour des motifs inconnus. Il devenait méfiant et avait l’impression d’être surveillé. Il commença à avoir peur pour son manuscrit et mit des semaines à en réaliser péniblement une copie miniaturisée comportant des abréviations, si bien que les 600 pages n’occupaient plus que l’espace d’un cahier d’écolier. Il le dissimula dans le double fond d’une valise qu’il donna à un camarade éligible au voyage de retour. Cependant la cache fut découverte et Gerlach reçut la visite des services secrets soviétiques qui fouillèrent ses affaires, trouvèrent le manuscrit et le confisquèrent.

Le manuscrit est victime de la guerre froide

Les communistes en exil, comme le professeur Arnold avec lequel Gerlach avait travaillé, le tranquillisèrent. Le livre ne présentait aucun danger et il pourrait le récupérer lorsqu’il reviendrait du ministère de l’Intérieur. Ils se trompaient. En 1950, sa demande de restitution déclencha parmi les dirigeants de l’Union soviétique une activité frénétique. Les services secrets avaient fait procéder à deux expertises, une détaillée et une abrégée. Plusieurs décennies plus tard, des historiens tombèrent, dans les archives militaires, sur un courrier du ministre de l’Intérieur Souslov à Malenko, secrétaire central du parti communiste, Grigorian, président de la commission de politique extérieure et Beria, chef des services secrets. Staline, lui aussi, en avait eu probablement connaissance.
Les commentaires des hommes politiques étaient accablants: la courte analyse envoyée à Souslov par Grigorian ne souligne que des faits totalement inacceptables: «Du roman, il ressort distinctement que l’auteur a été – et qu’il est resté – un indécrottable SS. Il ne serait pas judicieux de lui rendre ce livre, fondé sur la calomnie du peuple soviétique et l’éloge de l’hitlérisme.» (p. 668–673) Les historiens tombèrent par ailleurs sur une déclaration de Walter Ulbricht – qui plus tard devait devenir président de la RDA – désastreuse pour Gerlach, au sujet duquel il écrivait:
«Un représentant typique de l’armée hitlérienne, talentueux mais malhonnête. Essaie de dissimuler par ses informations aux organisations soviétiques ses véritables convictions.» (p. 623) Le professeur communiste Arnold, avec qui Gerlach avait collaboré à la rédaction Freies Deutschland, avait lui porté un jugement totalement différent: «Gerlach était l’un des ‹officiers les plus actifs, les plus intelligents et les plus habiles dans le camp numéro 160›». (p. 623)
On peut aujourd’hui se poser la question de savoir quelles étaient les véritables raisons qui avaient incité les autorités soviétiques à refuser la restitution du livre. En 1950, la guerre froide était déjà en vigueur. La guerre de Corée avait commencé. Des deux côtés, on était en quête des vertus militaires, telles l’esprit de sacrifice et l’héroïsme – en liaison avec la fabrication et la diffusion de clichés visant l’ennemi. Dans ce scénario, il n’y avait pas de place pour des prises de position contre la guerre. Là-dessus se greffait le fait que les autorités soviétiques avaient demandé à Gerlach, ainsi qu’à d’autres prisonniers de guerre s’ils voulaient continuer à collaborer avec l’Union soviétique après la fin de leur captivité. Ces mêmes autorités proposèrent à Gerlach de publier une revue littéraire et artistique en zone soviétique (Berlin-Est). Les services secrets montrèrent également leur intérêt à une collaboration après la captivité.

1950, le retour

Jusqu’à cette date, Gerlach n’avait jamais outrepassé les limites qu’il s’était fixées et demeurait toujours fidèle à lui-même – il refusa. Il remarqua cependant que d’autres, qui avaient également refusé la proposition, rencontraient des difficultés et étaient même inculpés. – A présent il ne désire plus qu’une seule chose: s’en sortir, survivre et rentrer à la maison. Donc, il fit semblant d’accepter. Ce pieux mensonge était le ticket de sortie de sa captivité et le moyen de retrouver sa famille.
Très vite, Heinrich Gerlach se retrouva à Berlin, tout comme avant la guerre, en tant qu’enseignant face à une classe d’école – et il connut son lot de difficultés. Son existence avait été si différente pendant les onze dernières années. Et puis il y avait «Stalingrad» qui ne le lâchait pas. Il avait un message qu’il voulait absolument faire passer à la jeune génération et à celles qui suivraient, et il conçut le plan de réécrire son roman pour la seconde fois. Il dut se rendre compte que les choses ne seraient pas si simples. Il avait «oublié» beaucoup de choses. Face à l’horreur, l’individu a tendance à renâcler. Avec l’aide d’un psychologue, il se remit peu à peu en mémoire ce qu’il avait vécu à Stalingrad – une périlleuse démarche psychique.
Mais cela fonctionna. Il lui fallut cependant quatre ans pour mettre au point une seconde version de son écrit et le faire publier – avec toutefois un titre complètement différent: le nouveau roman s’intitulait «L’armée trahie». Le récit enchaîna par la suite sur les années de captivité, sous le titre «Odyssée en rouge».
La version originale de 1943 devait encore passer plus d’un demi-siècle dans les archives à Moscou jusqu’à ce que Carsten Gansel, professeur de littérature à l’Université de Giessen, la retrouve en 2012. Il compara le roman de 1956 avec la version originale de 1943 et releva des différences, si bien qu’il s’employa à en réaliser la publication dans son intégralité. Ce qui est maintenant chose faite.

«Percée à Stalingrad»

Le roman est en grande partie autobiographique. Hans Gerlach avait été professeur d’allemand au lycée d’une petite ville près de Königsberg en Prusse orientale. Pendant l’été 1939, alors qu’il est âgé de 33 ans, il est mobilisé dans la Wehrmacht. Il prit part aux combats de l’offensive sur la France ainsi qu’à la guerre contre la Yougoslavie. Ce fut ensuite le tour de l’Union soviétique – initialement, comme cela avait été le cas pour la France, prévue comme une guerre-éclair victorieuse. Entretemps, Gerlach avait été promu au grade de lieutenant. Mais peu avant de rejoindre Stalingrad, le cours des choses ralentit. Pire encore: en novembre 1942, la 6e armée, qui comptait environ 250 000 hommes, fut encerclée par l’armée russe. Le lecteur féru d’histoire aura trouvé bizarre le titre du livre et pensé qu’il n’y a jamais eu aucune percée des lignes russes. Hitler avait interdit à la 6e armée toute rupture immédiate de l’encerclement ainsi que tout retrait. Le lecteur doit s’exercer à la patience pendant de nombreuses pages encore jusqu’à ce qu’il découvre peu à peu la véritable signification de cet étrange titre «Percée à Stalingrad».

La faim, le froid et la mort

Göring avait promis à Hitler d’approvisionner l’armée encerclée par la voie des airs – 600 tonnes de nourriture et de matériel de guerre chaque jour. Seulement, il avait eu les yeux plus grands que le ventre. D’emblée, les Junkers-52 délabrés ne purent assurer qu’à peine la moitié du ravitaillement, essuyant le plus souvent péniblement des tirs nourris de la part des Russes ou même s’écrasant au sol après un atterrissage calamiteux. Début janvier 1943, les Russes s’étaient emparés des aérodromes, et plus rien ne put passer. Dès lors le tragique de la situation s’amplifia. En janvier 1943, la situation des soldats empira graduellement – le froid, la faim, les épidémies, les blessures, la mort, le désespoir, paralysaient les soldats. Comme le sol était gelé en profondeur, on ne pouvait même plus enterrer les morts. Le plus souvent, ils étaient empilés comme des bûches à côté des postes de combat, ou restaient enfouis sous la neige. Les réserves diminuaient à toute vitesse. A la mi-janvier 1943, le général von Paulus fit savoir à Hitler que 16 000 blessés se trouvaient pour la plupart sans soins dans des hôpitaux militaires improvisés et que la situation de l’approvisionnement était désastreuse. (p. 385) Il demanda toute liberté d’action afin de pouvoir demander un cessez-le-feu. Deux heures plus tard, Hitler répondit: «Liberté d’action refusée – Capitulation interdite», «Combattez jusqu’à la dernière cartouche», «Combattez jusqu’au dernier homme». Dans les semaines suivantes, il y eut d’autres messages-radio: «Ayez en moi une confiance inébranlable, je vais vous sortir de là», «un abondant ravitaillement est en marche». Ce genre d’affirmations était plutôt destiné aux simples soldats qui, pour certains d’entre eux, crurent en Hitler jusqu’à la fin. Les officiers supérieurs savaient que les troupes qui normalement étaient tenues en réserve n’étaient absolument pas disponibles. Hitler les avait envoyées dans le Caucase pour s’emparer des champs pétrolifères de la mer Caspienne. Elles aussi rencontraient des difficultés et battaient en retraite – et elles étaient de toute façon beaucoup trop loin pour pouvoir leur venir en aide.
La fin arriva début février. Lorsque se produisit le dégel du printemps, les Russes enterrèrent les cadavres de 142 567 soldats allemands. Cependant, le nombre de morts parmi les soldats russes et les civils était encore plus élevé. Près de 90 000 soldats allemands partirent en captivité. Ils étaient cependant dans un piteux état, semi-clochardisés, blessés, découragés, malades, à moitié ou presque totalement morts de faim, que le taux de décès au cours des semaines et des mois qui suivirent fut d’environ 90%.

Rester humain dans une situation extrême

Avec la «Percée à Stalingrad» Gerlach ne pensait pas à un quelconque concept militaire, mais à l’émergence, dans l’esprit des soldats de la prise de conscience qu’ils étaient associés à une guerre criminelle, et plus encore – que la «guerre» est un crime contre l’humanité. Le roman devient un témoignage littéraire poignant et un livre anti-guerre. Gerlach le littéraire se réfère, lorsqu’il choisit son titre, à la phrase souvent citée d’Ulrich von Hutten (1488–1523): «Je ne rêve pas au bonheur des jours enfuis, je refoule le passé et ne regarde pas en arrière.» Et cela, il le faisait lui aussi.
Beaucoup, et parmi eux des officiers supérieurs, se suicidèrent début février 1943 avec leurs armes. Une mort rapide leur semblait plus facile que la mort lente ou la «mort inévitable en captivité» – comme Goebbels l’affirmait dans sa propagande. Pour Gerlach, rester en vie a été une percée victorieuse – la première action de sa lutte contre Hitler et pour l’Allemagne.
Le roman est un livre très dense mais facile à lire, qui recouvre les divers domaines de la psyché, de l’armée, de l’histoire, de la politique et de la philosophie. Gerlach décrit les péripéties de la guerre dans toute leur horreur. Au premier plan cependant, on ne trouve pas les évènements militaires – mais le soldat, l’homme, qui essaie par tous les moyens de venir à bout de situations extrêmes et de s’en sortir. Cela s’explique par l’expérience de professeur de lycée de Gerlach, habitué à discuter avec ses élèves. Il réussit ainsi de façon magistrale à mêler le lecteur aux innombrables conversations – entre simples soldats, sous-officiers, officiers, entre le lieutenant Breuer (l’alter ego de Gerlach) et son chauffeur, entre les capitaines et les colonels, entre les soldats allemands et les Russes faits prisonniers et avec les habitants de Stalingrad qui essayaient de survivre dans les caves en demandant «Pourquoi?».

Des généraux aveuglés par Hitler

En tant que lieutenant, Gerlach n’avait aucun accès au commandement militaire proprement dit de l’armée. Mais il eut la chance d’aboutir, après la capitulation, dans un camp de prisonniers de guerre pour les officiers, qui, d’après la Convention de Genève, ne devaient pas travailler. Là, juste après les combats, il trouva enfin du temps pour commencer à coucher par écrit tout ce qu’il avait vécu ou décrire l’horreur pour libérer son âme – d’abord sous forme de journal intime, puis sous forme de roman. Là, il rencontra quelques-uns des 22 généraux faits prisonniers à Stalingrad, dont l’un avait même, au plus fort de la bataille, était évacué du front par avion pour aller faire son rapport à Hitler, après quoi il en était revenu avec ses instructions. Ils lui rapportèrent les conversations qui avaient eu lieu à la tête de la 6e armée, au quartier général de commandement et même quelquefois à table, avec Hitler, lorsqu’il les avait invités à déjeuner. Gerlach incorpora leurs histoires à son roman – si bien que le lecteur perçoit aussi d’un point de vue plus élevé le caractère désespéré de la situation. Dans sa postface, Gerlach souligne qu’il n’a rien inventé, que tout est basé sur «un vécu personnel et des conversations avec des soldats et des officiers allemands qui ont combattu à Stalingrad».

Un chef d’œuvre littéraire

Le roman est écrit par un maître de la langue allemande. Pour exemple, voici deux extraits. Gerlach décrit l’attaque décisive des Russes sur un point névralgique dans le front allemand:

Là –! Soudainement, ça crépite et ça déferle, méchant, sinistre … Cris de terreur et d’alarme. Et déjà la tourmente se déchaine. Tout à coup, une forêt de flammes et d’éclairs a poussé sur le sol et gronde, une grêle d’échardes balaie en sifflant, des volutes de fumée sulfureuse roulent à la surface de la terre. […] Un mur de geysers de terre hauts comme des maisons rampe sur les champs de mines qui explosent au-delà de l’avancée, déchiquète les barrières de fil barbelé, gagne les fossés et emporte dans son tourbillon les mitrailleuses, les pieux, les armes, les corps humains, et roule sur les postes d’artillerie situés à l’arrière. Ça bout et ça vrombit et ça hurle et ça explose … La terre elle-même, déchirée et déchiquetée, courbe l’échine sous l’infernale éruption de la matière. L’homme … Qu’est-ce que c’est …!

Dans les studios de cinéma qui plus tard portèrent à l’écran cette scène, ou d’autres du même genre, les metteurs en scène eurent besoin de tonnes de matériel pyrotechnique, sans toutefois être capable, même de loin, de créer un effet semblable à celui exprimé par Gerlach dans ces quelques lignes.
Au retour de sa captivité de guerre, Gerlach décrit son arrivée à Berlin le 22 avril 1950 de la manière suivante:

«Lentement, il monta l’escalier jusqu’au portillon. […] Ses jambes devenaient de plus en plus lourdes. Le portillon était là. Au-dessus, la grande horloge de la gare. Et là-derrière, dans le coin, pressée contre les guichets comme si elle avait peur, une femme […] [Il] s’avança vers la femme. Il y avait un garçon à côté d’elle, presqu’aussi grand qu’elle. Un dessin d’enfant, un arbre et une maison, et deux soleils jaunes au-dessus. Deux soleils qui éclairaient un bunker à Stalingrad … (p. 662)

Carsten Gansel – découvreur sensible de la version originale

Il est inhabituel qu’un roman de 600 pages soit suivi sans transition par une postface de presque 200 pages. Le lecteur sent que pour son découvreur, le professeur de littérature Carsten Gansel, la «Percée» est devenue une affaire de cœur. Il a très exactement cerné l’environnement historique et politique dans lequel Gerlach avait écrit son roman. Il a porté une attention particulière aux activités de l’Union des officiers allemands (BDO), au Comité national Freies Deutschland et au travail de la rédaction Freies Deutschland. Et il a comparé la version originale avec la seconde version écrite dix ans plus tard par Gerlach. Gansel a également analysé avec soin les deux analyses du livre que la direction du Soviet suprême avait produites.
Dans sa comparaison de la seconde version avec la version originale, Gansel a établi que le point de vue de l’auteur est légèrement différent dans la version la plus tardive. Dans cette dernière, Gerlach met la conduite criminelle de la guerre par Hitler au premier plan – comme il l’exprime également par le nouveau titre «L’armée trahie». La «Percée» de la version originale s’appuie au contraire beaucoup plus sur la personnalité du soldat avec son univers sentimental et mental diversifié et les questions existentielles qui se posaient à Stalingrad.

75 ans après Stalingrad: ne jamais oublier!

En février 2018 a eu lieu pour la 75e fois commémoration des événements de Stalingrad. Dans l’actuelle Volgograd, où siège en souvenir un énorme mémorial, il y a eu de grandes cérémonies commémoratives. Personne du gouvernement fédéral allemand n’y a participé. Il est incompréhensible – avec ou sans clash avec Poutine – que la Chancelière (qui veut aujourd’hui constituer une armée européenne) n’ait pas ressenti le besoin de montrer son respect aux 142 567 soldats allemands qui y sont enterrés, ainsi qu’à leurs familles.
La foule encore plus vaste des soldats russes et leurs familles, ainsi que les habitants de Volgograd en auraient d’autant plus mérité le respect – alors que personne n’avait demandé à l’Allemagne d’attaquer la Russie et la ville sur la Volga, et des deux côtés, les victimes ne sont pas mortes volontairement. La Bundeswehr non plus n’était pas à Volgograd. Comme l’a dit Michael Henjes du ministère fédéral de la Défense: «Stalingrad est un mythe qui n’est plus très présent. Dans la Bundeswehr ce sujet n’est plus d’actualité. Là, les fils sont coupés.» («Hannoversche Allgemeine Zeitung» du 1/2/18) – Seuls un tout petit groupe d’Allemands était présent – certains des participants en provenance des jumelages de Cologne et de Chemnitz avec Volgograd, quelques députés de Die Linke et très peu du SPD.
Aujourd’hui, la «percée» vers de nouvelles opinions et une nouvelle forme de pensée est aussi urgente qu’après la Seconde Guerre mondiale. Cela neutraliserait aussi le caractère problématique des migrations – bien plus qu’un pacte de l’ONU. La publication de ce document poignant arrive à point nommé.     •

Sources:
Gerlach, Heinrich. Eclairs lointains – Percée à Stalingrad. (Anne Carrière, 2017)
ISBN 978-28-433-7851-5
Diedrich, Torsten. Ebert, Jens. Walther von Seydlitz. Nach Stalingrad – Feldpostbriefe und Kriegsgefangenenpost 1939–1955. Göttingen 2018

Qui veut vraiment savoir ce qu’est la «guerre» …

ww. Quiconque compare les descriptions de la guerre d’Heinrich Gerlach avec les récits des médias sur les guerres actuelles est frappé par d’énormes différences. Depuis la guerre du Vietnam, il n’y a presque plus que des «journalistes embarqués» [«embedded journalists»] intégrés dans les troupes et faisant partie de la conduite de la guerre. Malheureusement, on ne peut plus guère dire autre chose des ONG, de nombreuses organisations des droits de l’homme et en général des médias faisant partie du courant dominant [«mainstream»]. Les reporters reprennent la propagande, sont partiels, propagent des mensonges et restent très souvent à la surface pour que leurs lecteurs n’apprennent rien de la réalité et se laissent ainsi plus facilement entraîner à croire l’avis erroné que la guerre est quelque chose de normal et fait partie de la vie. (cf. «De la censure au courant dominant», Horizons et débats no 23 du 15/10/18)
Si seulement il n’y avait pas les problèmes non résolus des migrations et des réfugiés! Mais là aussi, on réussit souvent à obnubiler les choses et à divertir du fait que les causes principales en sont les nombreuses guerres en Yougoslavie en Syrie, au Liban, à Gaza, en Libye, en Irak, en Afghanistan et au Yémen. Et de nouvelles guerres sont en préparation. Le drastique réarmement de la guerre froide est à nouveau en cours depuis belle lurette. – Est-ce la peine de s’imposer 600 pages de «Stalingrad»? Quiconque veut réellement savoir ce qu’est la «guerre» et quiconque est prêt à accepter que survienne une «percée» dans sa tête ne mettra ce livre pas de côté. C’est pourquoi Heinrich Gerlach a écrit le roman. «Aux morts et aux vivants» (Mortuis et Vivis), voilà la dédicace de la première page.

L’«Union des officiers allemands» dans l’historiographie

ww. Dans les manuels d’histoire, la Fédération des officiers allemands est actuellement traité de manière plutôt marginale. Le colonel Claus von Stauffenberg est le héros et le représentant principal de la résistance allemande contre Hitler. Son histoire a été décrite, on lui a souvent porté hommage, et on a tourné plusieurs films. En République fédérale, les activités des officiers de Stalingrad ont été longtemps controversées. Il y a souvent eu des milieux qui les présentaient comme des «idiots utiles des Forces soviétiques». Ce n’est qu’au moment où les archives moscovites ont été ouvertes aux historiens allemands et russes, dans les années 1990, que ces positions ont changé. Le professeur Gansel qui a rendu possible la publication d’«Eclairs lointains – Percée à Stalingrad» s’exprime très clairement à ce propos: «L’échec des activités de la Fédération des officiers allemands où Heinrich Gerlach était engagé comme membre de la rédaction Freies Deutschland ne change rien au fait que sa création était une honorable tentative d’épargner au peuple allemand d’énormes pertes et la destruction du pays, face à la situation militaire de plus en plus désespérée.» (p. 605) Il recense ces officiers allemands – et parmi eux Heinrich Gerlach – comme membres du cercle de la résistance contre Hitler – au même niveau que Stauffenberg ou Hans et Sophie Scholl («La Rose blanche»). Wolfgang Thierse, président du Bundestag, a fait de même lors de la manifestation commémorative de la résistance allemande en 2000.