20 ans de crimes contre le droit international La guerre contre la Serbie – rétrospective et analyse

par Jochen Scholz, ancien lieutenant-colonel de la Bundeswehr allemande

Le 23 mai, la République fédérale d’Allemagne célèbre deux anniversaires: son 70e anniversaire et le 70e anniversaire de sa Loi fondamentale, sa Constitution exemplaire, compte tenu de l’histoire allemande. Elle constituait le fondement éthique de ma profession d’officier de la Bundeswehr, car la «Loi du soldat» définissait comme obligation fondamentale «de défendre le droit et la liberté du peuple allemand». Par «droit», on entend précisément cette Loi fondamentale liant dans l’art. 20, al. 3 le pouvoir exécutif, dont les forces armées font partie, à la loi et au droit. En d’autres termes, la Constitution interdit toute action du gouvernement en dehors du droit. L’article 25 de la Loi fondamentale stipule en outre que «les règles générales du droit international priment sur les lois [allemandes], qu’elles sont partie intégrante du droit fédéral et qu’elles créent directement des droits et des obligations pour les habitants du territoire de la République fédérale». L’article 26 interdit également la préparation d’une guerre d’agression. La conception du rôle du soldat dans la Bundeswehr – à laquelle j’ai participé pendant 38 ans en débutant dans les forces aériennes en 1962 – était d’empêcher les guerres pour éviter toute situation légitime de défense du pays.

La Bundeswehr a été redéfinie après 1990

Donc, je me suis déjà inquiété en observant les considérations des planificateurs militaires et des politiciens au début des années 1990, redéfinissant le rôle de la Bundeswehr après la disparition de l’adversaire contre lequel la dissuasion était dirigée. En bref, les forces armées allemandes devaient être transformées en un instrument normal de la politique étrangère pour l’imposition des intérêts, comme cela a toujours été le cas chez les alliés de l’OTAN, et il fallait fermer les yeux sur le fait que la Loi fondamentale était la réponse des survivants à la barbarie nazie. Ses auteurs ont voulu exclure pour l’avenir la possibilité que la guerre éclate à nouveau du sol allemand, une formulation que l’on retrouve littéralement dans le Traité Deux-Plus-Quatre de 1990, ayant rendu à l’Allemagne sa pleine souveraineté.
Néanmoins, les missions internationales de la Bundeswehr, comme en Somalie en 1993 ou plus tard en Bosnie après les accords de Dayton, n’étaient pas à critiquer sous des aspects juridiques, mais en prenant en compte des aspects politiques, on pouvait certainement tirer d’autres conclusions.

Evaluation de la situation au Kosovo à l’inverse des discours politiques

Lorsqu’entre 1997 et 1999, la crise du Kosovo a pris une tournure dangereuse avec l’aide active des services secrets occidentaux et du travail des agences de relations publiques, j’étais conseiller au Ministère fédéral de la Défense (BMVg) à Bonn. Jusqu’au début de la guerre, le 24 mars 1999, je pouvais lire les évaluations hebdomadaires de la situation rédigées par le ministère pour les chefs des groupes parlementaires du Bundestag et pour les commissions des Affaires étrangères et de la Défense au Bundestag. D’abord étonné, mais avec une irritation grandissante au fil des mois, j’ai constaté que l’analyse de la situation de mes camarades et les déclarations des dirigeants politiques divergeaient de plus en plus. Cela est devenu particulièrement évident après les élections parlementaires et suite à l’entrée en fonction du nouveau gouvernement rouge-vert le 27 octobre 1998. Les évaluations de la situation susmentionnées ont toujours décrit une situation de guerre civile s’abstenant d’accuser unilatéralement le côté serbe, ne parlait pas des personnes déplacées, mais des réfugiés – ce qui est une différence essentielle.
Un exemple très concret peut illustrer l’équité des analyses qui est «pars pro toto». Lorsqu’à la fin octobre 1998, la Mission de vérification au Kosovo («Kosovo Verification Mission») a commencé, sur la base de la résolution 1203 du Conseil de sécurité de l’ONU, les analyses de la situation prouvaient que la Serbie appliquait pleinement les accords et avait retiré les forces armées vers le nord pour les séparer. Quelques semaines plus tard, l’expression linguistique exprimait aussi de la compréhension pour la Serbie réagissant par des actions offensives aux violations massives des accords par le Kosovo. Par contre, dans la presse allemande et dans les discours politiques, la Serbie était accusée d’avoir rompu les accords sans mentionner les provocations kosovares.
Les contradictions entre les déclarations politiques et les analyses de la situation par les responsables officiels sont particulièrement évidentes dans l’exemple suivant. Alors que la menace de mesures militaires était justifiée par des «nettoyages ethniques» et un «génocide» perpétrés par la Serbie, le rapport de l’évaluation de la situation par l’«Amt für Nachrichtenwesen der Bundeswehr» se termine le 23 mars 1999 (!) par: «[...] au Kosovo, il n’y a toujours aucune tendance observable à des nettoyages ethniques».

Presque personne ne voulait entendre la vérité

Avec mon opposition à la politique menée contre la Serbie, s’aggravant suite à la reprise de la responsabilité gouvernementale par un gouvernement fédéral social-démocrate, j’appartenais à une minorité comprenant cependant certains membres de tous les partis représentés au Parlement et un petit nombre parmi les milliers d’employés civils et militaires de la BMVg. Malgré notre mise en réseau jusque dans le groupe parlementaire des sociaux-démocrates et des Verts au Bundestag, nous n’avons pas pu attirer l’attention de grands médias allemands sur les contradictions entre les analyses objectives, basées sur les faits, et les arguments des hommes politiques.
Lorsqu’au début de l’année 1999, les simulacres de négociations à Rambouillet prouvaient qu’une guerre avec la participation allemande contre la Serbie sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU était imminente, cela porta un coup dur à mon identité de soldat et de citoyen. Les efforts – futiles – d’alarmer l’opinion publique reflétaient la volonté de tous les camarades d’empêcher un dangereux précédent permettant par la suite à la politique allemande de continuer à décider de missions militaires, sans égard aux obligations du droit international et de la Constitution. L’évolution depuis lors a montré que cette crainte n’était pas sans fondement, en dernier dans le cas de l’engagement en Syrie, en violation du droit international, comme l’a déclaré le service scientifique du Bundestag.

La guerre contre la Yougoslavie faisait partie de la géopolitique américaine

Les raisons géopolitiques et géostratégiques du crime en droit international contre la Serbie ne m’ont été révélées que plus tard, après ma retraite en 2000. Cette guerre devait être menée, et toutes les considérations sérieuses pour l’empêcher étaient donc vouées à l’échec dès le début. La République fédérale de Yougoslavie n’était plus nécessaire aux Etats-Unis après la fin du conflit Est-Ouest; elle était obsolète et, en tant qu’Etat non aligné, elle n’avait aucun besoin d’être maintenue sur le plan politique et diplomatique. Son modèle économique de l’autogestion par les ouvriers faisait obstacle à la transformation néolibérale des anciens Etats socialistes. Mais les Etats-Unis avaient surtout l’intention de revitaliser la «Herzlandtheorie» de Halford Mackinder (1904). Pour cela, il fallait créer les conditions d’un contrôle de cette région d’Europe orientale, pour mieux contrôler le «Herzland», correspondant en gros au territoire de la Fédération de Russie actuelle et de certaines parties de la Chine.

Les néoconservateurs voulaient sauver la prédominance américaine

Alors que l’encre des signatures sous la Charte de Paris de 1990 n’avait pas encore séché, les dits néoconservateurs américains commencèrent déjà à réfléchir intensément à la manière dont la prédominance des Etats-Unis pourrait être sauvée et étendue au siècle prochain après la fin de l’Union soviétique. Le résultat fut la doctrine «Wolfowitz» de 1992 et le document de stratégie «Rebuilding America’s Defenses» de 2000. De ce point de vue, la Yougoslavie devait disparaître complètement, après que, depuis 1991, tout avait été entrepris pour l’anéantir. De telles considérations stratégiques ne peuvent être présentées au public comme une base d’action sans créer de vives oppositions. Donc, les arguments «humanitaires» des «Droits de l’homme», du «danger de nettoyages ethniques et de génocides» ainsi que de la «communauté occidentale de valeurs», ne pouvant rester les bras croisés face à de tels «atrocités» furent présentés dans tous les médias réunis. La question du lien entre la destruction de l’industrie chimique en Serbie – avec jusqu’aujourd’hui de terribles conséquences pour l’environnement et les habitants – et de si «nobles» intentions, n’est que rarement posée.

Une honte éternelle de l’histoire allemande d’après-guerre

La Serbie n’avait aucune chance de changer la donne. La participation allemande à la guerre d’agression, «le crime ultime parce qu’il porte en soi tous les autres» (le procureur en chef Robert Jackson lors des procès de Nuremberg), restera une honte éternelle de l’histoire allemande d’après-guerre. Toutefois, cela ne jouera certainement aucun rôle lors des célébrations du 70e anniversaire de la Loi fondamentale allemande.     •
(Traduction Horizons et débats)