Nucléaire iranien: «Une solution est possible, si les sanctions américaines sont levées»

par Ali Akbar Salehi,* Iran

Ali Akbar Salehi, le chef de l’Organisation iranienne à l’énergie atomique et négociateur de l’accord nucléaire de 2015, détaille les conditions d’une sortie de crise: la levée des sanctions américaines et le renoncement de l’Iran à la production, l’accumulation et l’usage des armes nucléaires.

«Il peut encore y avoir une solution, fondée sur les principes que je viens d’énoncer: d’un côté ‹pas de négociation directe sous la pression› et de l’autre ‹le renoncement à la possession de l’arme nucléaire›. La solution peut reposer dans une levée de toutes les sanctions américaines et, simultanément, le renoncement de l’Iran à la production, l’accumulation et l’usage des armes nucléaires …»

Ce n’est un secret pour personne que les Etats-Unis et la République islamique d’Iran sont, depuis quarante ans, en profond désaccord. La raison principale de cette animosité provient de leur vision politique divergente, Téhéran et Washington envisageant le monde sous une approche différente.
L’Iran se présente comme un Etat moderne, égalitaire, une nation indépendante dotée de valeurs éthiques et religieuses. Les Etats-Unis, de leur côté, se voient comme le sauveur du libéralisme. Les deux nations affichent des aspirations globales, mais, pour les remplir, elles ont des buts et des objectifs différents.
L’Iran lutte pour la justice, l’équité et l’égalité parmi les nations, tandis que les Etats-Unis veulent étendre leur hégémonie. L’Iran est un acteur régional influent, alors que les Etats-Unis sont une superpuissance expansionniste, et ils veulent rester la seule superpuissance.
Depuis la révolution islamique, l’Iran n’a cessé de chercher à sauvegarder sa souveraineté et ses droits, y compris en développant une technologie nucléaire à des fins pacifiques – son droit inaliénable.
Les Etats-Unis ont fabriqué un contentieux nucléaire, n’étant qu’un prétexte pour imposer des sanctions inhumaines à notre nation. Grâce à leur puissante machine médiatique, ils ont cherché à transformer ce prétexte en croyance universelle, avant de l’utiliser comme levier de pression politique. Mais leurs sanctions n’ont pas été efficaces. Et finalement, la résilience de l’Iran n’a laissé d’autre option à la précédente Administration américaine que d’engager le dialogue avec Téhéran. Des pourparlers secrets, sollicités par Washington, via Oman, commencèrent en 2011; et après deux sessions de négociations, les Etats-Unis, par l’intermédiaire du sultan d’Oman, nous informèrent de leur intention de reconnaître le droit de l’Iran à l’enrichissement. Ces négociations se conclurent par l’accord international, appelé «Plan d’action globale commun», signé le 14 juillet 2015 à Vienne.
A peine trois ans après son entrée en application, la nouvelle Administration américaine s’est retirée de cet accord, arguant que ce «deal était le plus mauvais jamais signé dans toute l’histoire des Etats-Unis».
L’Iran a répondu par «une résistance stratégique». Mais les Etats-Unis ont continué d’intensifier leurs pressions, nous imposant de nouvelles sanctions, ce qui contraignit l’Iran à exercer son droit, prévu dans les paragraphes 26 et 36 de l’Accord de Vienne, à suspendre certaines des limitations, in­scrites dans cet accord. L’Iran l’a fait, car il estime ne plus bénéficier des avantages de cet accord, et depuis, notre pays ne cesse de demander aux pays européens, signataires de l’accord (France, Grande-Bretagne et Allemagne, ndlr.) de rectifier ce déséquilibre.
Après de nombreuses critiques acerbes contre Téhéran et l’imposition de 12 conditions irréalistes à l’Iran, les Etats-Unis revinrent finalement à la raison et réduisirent leurs exigences à une seule. Le président Donald Trump affirma alors que sa seule demande était que l’Iran renonce à la possession d’armes nucléaires.
L’Iran, qui n’a jamais cru les promesses et les engagements américains, refuse jusqu’à maintenant toute négociation directe, parce que nous n’avons absolument aucune garantie qu’une nouvelle série de négociations n’aboutirait pas au même résultat que la précédente. Comme notre Guide suprême l’a répété: «Pas de négociation directe sous la pression, de telles négociations sont venimeuses.»
Maintenant, la question principale est la suivante: «Y a-t-il une porte de sortie à cette impasse»? La poursuite de cette situation désastreuse – le mot n’est pas trop fort – aurait de graves conséquences, qui ne seraient certainement pas bien accueillies par l’Iran.
Il peut encore y avoir une solution, fondée sur les principes que je viens d’énoncer: d’un côté «pas de négociation directe sous la pression» et de l’autre «le renoncement à la possession de l’arme nucléaire». La solution peut reposer dans une levée de toutes les sanctions américaines et, simultanément, le renoncement de l’Iran à la production, l’accumulation et l’usage des armes nucléaires — comme le guide l’ayatollah Ali Khamenei l’a déclaré en 2009 dans un décret religieux. Décret qui fut enregistré en 2013 aux Nations Unies dans un communiqué conjoint des chefs d’Etat des quatre pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (France, Grande-Bretagne, Chine et Russie) plus l’Allemagne, en plus des Etats-Unis et de la République islamique d’Iran. Ce mécanisme n’entraîne pas des négociations directes. Il pourrait paver la voie pour l’avenir, avec l’espoir de faire naître la confiance perdue tout au long des décennies passées.    •

* Ali Akbar Salehi, scientifique et professeur d’université; depuis 2013 vice-président de l’Iran; de 2010 à 2013, ministres des Affaires étrangères.

Source: © Ali Akbar Salehi/Le Figaro du 10/7/19