Places d’apprentissage inutilisées et résiliations de contrats

Prendre soin de l’éducation de notre jeunesse et du système dual de la formation professionnelle

par Marianne Wüthrich, docteur en droit

En août, des dizaines de milliers de jeunes dans notre pays commencent un apprentissage. En Suisse, le système de formation professionnelle avec trois jours dans une entreprise et deux jours dans une école professionnelle, est considéré comme la «Voie royale» pour commencer la vie professionnelle. Selon la page d’accueil orientation.ch, il y a des places d’apprentissage pour les adolescents en fin de scolarité dans plus de 644 professions. Le fait que la proportion de lycéens soit nettement plus faible comparé à d’autres pays n’est un inconvénient ni pour les jeunes, ni pour le site économique suisse. L’historien Caspar Hirschi l’explique de la manière suivante: «Comparé à d’autres pays, le système éducatif suisse présente trois avantages: diversité, ouverture et perméabilité. Il est diversifié, parce que les jeunes ont le choix entre le gymnase et la formation professionnelle et ils ont avec presque tous les diplômes accès par la suite aux formations les plus diverses. Il est ouvert, car les établissements d’enseignement, jusqu’aux Hautes Ecoles de pointe, offrent un libre accès à toute personne possédant les qualifications nécessaires. Puis, il est perméable, car à presque tous les niveaux, il est possible de passer à d’autres cours de formation. Grâce à notre système éducatif, de nombreuses voies mènent au sommet de l’économie et de la politique».1
Il est de grande importance de prendre soin de cet excellent système de formation au profit de la jeunesse et de l’économie suisse encore bien positionnée à l’heure actuelle. Il est cependant alarmant de constater que cet été, à nouveau, des milliers de places d’apprentissage restent vacantes et qu’un nombre alarmant de contrats d’apprentissage sont résiliés prématurément. Dans la plus grande bourse de places d’apprentissage yousty (www.yousty.ch) on trouve – alors que la première année de l’apprentissage a déjà débuté mi-août – plus de 4600 places d’apprentissage vacantes dans tous les secteurs. Cela est le cas dans les métiers les plus populaires comme celui de l’employé(e) de commerce ou de l’assistant(e) en soins et santé communautaire (ASSC), voire même des postes isolés dans le domaine le plus recherché qui est celui des technologies de l’information – et de très nombreuses places dans les divers domaines de l’artisanat et dans la vente. Le fait que le nombre d’élèves de l’école secondaire ait diminué au cours des dernières années est une possible explication ainsi que la maturité (le baccalauréat) visée par les jeunes.2 Cependant l’approche purement statistique omet des aspects essentiels.

De grands déficits scolaires chez les apprentis

La plupart des médias cachent à leurs lecteurs le fait qu’une partie des places d’apprentissage reste vide parce que de nombreux jeunes possèdent à la fin de leur scolarité obligatoire moins de connaissances dans leur sac à dos qu’auparavant. L’image du «sac à dos bien rempli» est utilisée délibérément, même si elle est aujourd’hui perçue comme «rétrograde»: l’«accumulation» de connaissances n’est plus nécessaire, selon les réformateurs scolaires, car dans le monde numérisé tout est disponible à tout moment et devient très rapidement obsolète. Malgré une répétition constante, cette affirmation ne devient pas plus vraie, mais démontre le manque d’ancrage pédagogique des «experts» l’utilisant.
En réalité, les entreprises de formation et les écoles professionnelles constatent de plus en plus de déficits importants dans les compétences essentielles de base (lecture, écriture, calcul). Cela est dû au changement de paradigme dans les programmes des écoles élémentaires et dans la formation des enseignants. Prenons un exemple: «Dans l’école du futur, chaque enfant décide lui-même, en début de semaine, de ce qu’il désire apprendre. Peut-être veut-il créer lui-même un jeu sur ordinateur ou désire-t-il pratiquer le français à l’aide d’une vidéo youtube. Les plus âgés aident les plus jeunes et obtiennent ainsi des points bonus et peuvent passer à un plus haut niveau comme dans certains jeux: de ‹l’élève de base› à l’‹expert›. Pour conserver leur statut, ils doivent soutenir d’autres enfants. Bien que l’enseignante se trouve toujours dans la classe, elle s’appelle maintenant accompagnatrice dans l’enseignement et elle conseille les élèves individuellement sur leur demande. Sa tâche principale est de motiver. Les progrès de l’apprentissage sont suivis par ordinateur, car chaque enfant travaille avec une tablette. Aussi utopique que cela puisse paraître aujourd’hui, cela est déjà la réalité dans certaines régions de Suisse».3
Contre une telle «réalité», les protestations doivent s’intensifier d’urgence! Comment un enfant peut-il pratiquer son français seul avec un film Youtube s’il ne connaît pas les règles de la prononciation et ne comprend pas les mots – sans parler de la structure des phrases et de la grammaire? Le contrôle en ligne par l’enseignant ne peut jamais remplacer la véritable relation entre l’enseignant et l’élève, et l’importante interaction volontaire entre les camarades de classe est pervertie par un système de récompense sophistiqué. Eveiller ou développer la joie d’apprendre des enfants est l’élément essentiel, le sens profond du métier d’enseignant. Réduire l’enseignant à au travail de coach en laissant les enfants seuls devant leur tablette est une injustice envers notre jeunesse. Cela peut conduire les enfants à contourner, autant que possible, les domaines d’apprentissage dans lesquels ils ont des problèmes. En fin de compte, de bonnes places d’apprentissage peuvent ainsi rester inutilisées.

Un quart des contrats d’apprentissage sont résiliés prématurément

Une école comme celle décrite ci-dessus peut créer l’impossibilité pour un adolescent de faire face aux exigences d’un apprentissage. Des lacunes dans les matières scolaires peuvent certes être comblées avec quelques efforts supplémentaires – s’il le veut. Mais s’il est capable de s’adapter aux instructions, de surmonter des échecs, d’essayer et de réessayer d’accomplir le travail qu’on exige de lui, s’il commence à ressentir la joie et la fierté d’apprendre de nouvelles activités et de réussir à terminer une tâche de manière fiable et dans les délais – tout cela est crucial pour un apprentissage réussi.
Le nombre de contrats d’apprentissage résiliés en cours de formation est inquiétant. Dans un rapport de 2017, l’Office fédéral de la statistique déclare: «Parmi les quelque 60’500 apprenants ayant commencé leur formation professionnelle de base en été 2012, nous avons enregistré 15’000 résiliations prématurées de contrats d’apprentissage. Par rapport au nombre total de contrats le taux de dissolution est de 25%.» Les personnes concernées étaient 12’500 adolescents ou 21% (c’est-à-dire que certains d’entre eux ont eu plusieurs contrats annulés).4
Plus d’un cinquième des adolescents ne terminent pas leur apprentissage! Il n’est donc guère utile que la bourse de places d’apprentissage yousty.ch nomme la résiliation d’un apprentissage un «nouveau défi» si la branche ou l’environnement de travail ne correspond pas à un apprenti (https://www.yousty.ch/de-CH/lehrabbruch). Il y a naturellement toujours des cas, où les relations entre le formateur et l’apprenti se détériorent. Un changement d’emploi ou de profession peut alors s’avérer préférable. Mais précédemment c’étaient des cas isolés. Le fait qu’aujourd’hui un contrat d’apprentissage sur quatre soit résilié soit par l’apprenti soit par l’entreprise de formation est un signal d’alarme! Est-ce le premier signe de la future société 4.0, planifiant de transformer une partie de la population active en bénéficiaires de l’aide sociale?

Les compétences pratiques ne peuvent être acquises à l’aide de l’ordinateur

La plupart des places d’apprentissage libres concernent les métiers artisanaux. Les 15 premières offres d’apprentissage sur le portail de recherche yousty sont: coiffeur, électricien, recycleur, échafaudeur, constructeur de routes, électricien de réseau, employé de commerce, gestionnaire du commerce de détail, logisticien, monteur frigoriste, ferblantier, cuisinier, boulanger/confiseur, mécatronicien d’automobiles, assistant en pharmacie. Toutes ces formations CFC d’une durée de trois ou quatre ans, se terminent par un Certificat fédéral de capacité (CFC) lors de la réussite de l’examen final.
Dans la presse quotidienne, on trouve, par exemple, l’annonce d’un propriétaire d’une entreprise de construction, qui a formé plus de 100 apprentis en 30 ans, et qui cherche en vain depuis un an un apprenti installateur en chauffage. Comme des dizaines de milliers d’autres PME [petites et moyennes entreprises] suisses, cet entrepreneur considère également qu’il est de sa responsabilité de contribuer à la formation professionnelle des jeunes. Mais la recherche de jeunes gens correspondants à ces tâches est de plus en plus difficile. Ce n’est pas seulement un problème pour former de bonnes équipes au sein de son entreprise, mais aussi pour l’avenir de la place économique suisse: la place d’apprentissage non pourvue aura un effet plus tard, car il manquera un spécialiste qualifié, dont on a un besoin réel.5
Le manque d’intérêt pour les métiers manuels est également lié à l’augmentation du temps d’apprentissage à l’ordinateur, qui, selon le Plan d’études 21, commence déjà au jardin d’enfants. Il en résulte une unilatéralité fatale de l’enseignement. Les compétences pratiques, le dessin et l’écriture manuscrite (écriture liée), le travail avec des outils et divers matériaux sont totalement négligés. Dans les domaines «travaux artistiques» et «nature, homme, société», un grand nombre d’objectifs d’apprentissage avec une référence pratique sont énumérés, de sorte que la tête bourdonne déjà lors de la lecture. Mais on n’apprend pas à planter un clou correctement ou à mesurer une distance avec précision, en utilisant l’ordinateur ou en étant suivi par un «accompagnateur», mais seulement par un enseignant enthousiaste. C’est étonnant de constater que ces simples faits n’ont jusqu’à présent guère retenu l’attention d’economiesuisse ou d’autres acteurs de l’économie suisse (notamment les grandes entreprises). En insistant sur la numérisation totale des écoles, de l’administration publique et du monde du travail, ils passent en réalité à côté de l’ensemble de l’artisanat.
La numérisation complète de la vie scolaire et professionnelle ne suffira pas. Parce que si le chauffage est défectueux ou si les engrenages du vélo sont coincés, tout comme dans les soins et dans d’innombrables autres professions, le spécialiste, la femme ou l’homme sera nécessaire.

Les 39 jeunes Suisses victorieux au World Skills 2019 à Kazan du 22 au 27 août

Les jeunes professionnels suisses âgés de 17 à 22 ans qui ont représenté ces derniers jours notre pays au World Skills à Kazan, en Russie, sont une lueur d’espoir. Au classement pondéré par nations, la Suisse, meilleure nation d’Europe, occupe une belle troisième place sur le podium. Seuls les participants chinois et coréens ont obtenu une moyenne de points plus élevée que les Suisses.
Par leurs performances, les jeunes professionnels suisses ont gagné 16 médailles, dont cinq titres de champion du monde, et ont remporté 13 diplômes dans pas moins de 39 disciplines. Les cinq médailles d’or ont été gagnées dans les professions de spécialiste en restauration, de boulangère-pâtissière, de carreleur, d’électronicien et de paysagiste. •

1    Hirschi, Caspar, professeur histoire générale à l’Université de Saint-Gall. «Der Hype ums Gymnasium bedroht unser Bildungssystem» [L’engouement concernant le gymnase menace notre système de formation]. NZZ am Sonntag du 11/8/19, rubrique pour invités
2    «Gesucht: Tausende Lehrlinge». [Recherché: des milliers d’apprentis]. St. Galler Tagblatt du 12/8/19
3    Burri, Anja. «Schule nach dem Lustprinzip». [L’école soumise au principe de plaisir]. NZZ am Sonntag du 18/8/19
4    Office fédéral de la statistique. «Résiliation de contrats d’apprentissage, réinsertion, statut de certification. Résultat sur la formation duale […]» 2017, p. 5
5    «Gesucht: Tausende Lehrlinge». [Recherché: des milliers d’apprentis]. St. Galler Tagblatt du 12/8/19