Allemagne: développement des forces armées à l’insu du public

«Le sauvetage de la Crimée – et son importance géostratégique dans la nouvelle guerre froide»

Apprendre à connaître personnellement un auteur, enrichit la lecture de ses livres. L’occasion s’est présentée le 18 octobre à un large public lors d’une conférence à Stockach (D) au bord du lac de Constance. Uwe Markus,1 dont le livre a été présenté dans Horizons et débats no 21 du 30/9/19, y a exposé quelques aspects fondamentaux de ses recherches avant d’ouvrir un débat passionnant avec l’audience.
Dans sa conférence, Uwe Markus a présenté les événements concernant la péninsule de Crimée au printemps 2014 dans un contexte géopolitique large. Les troubles en Ukraine en 2014 s’inscrivaient dans le cadre d’une stratégie de changement de régime développée par Zbigniev Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité de plusieurs présidents des Etats-Unis, dans son livre «Le grand échiquier – L’Amérique et le reste du monde» en 1997. Selon Brzezinski, l’Ukraine aurait dû rejoindre l’OTAN d’ici 2014, car si ce pays avait quitté la Communauté des Etats indépendants (CEI), la Russie n’aurait plus été une puissance européenne.2 La volonté de repousser la Russie s’était déjà exprimée auparavant dans le fait qu’avec la chute de l’URSS et la dissolution du Pacte de Varsovie, l’OTAN avait étendu sa sphère d’influence vers l’Est et bien au-delà de l’Oder, malgré des promesses contraires.3
Selon M. Markus, l’emprise de l’OTAN sur la Crimée aurait radicalement changé le rapport des forces dans la mer Noire – avec une prise de contrôle sur le port naval russe de Sébastopol, la mer Noire et la mer d’Azov auraient été presque exclusivement aux mains de l’OTAN. Afin d’éviter cela, des unités spéciales de l’armée russe ont débarqué en Crimée et ont placé toute la presqu’île sous leur contrôle sans effusion de sang.
Selon M. Markus, la Russie est aujourd’hui en avance sur les Etats de l’OTAN en matière d’armement militaire dans certains domaines décisifs. Avec sa nouvelle doctrine militaire, la Russie dispose d’un armement dit asymétrique. Ainsi, l’armée de l’air russe en mer Noire a simulé une attaque d’un navire de combat américain, sans que son équipage ait eu la possibilité de réagir. Actuellement, les techniciens russes peuvent générer un champ électromagnétique pouvant perturber et paralyser tous les dispositifs ennemis de communication électronique et de contrôle des armes. L’armée russe est également de loin supérieure aux Etats de l’OTAN dans le développement des missiles hypersoniques.
La discussion qui a suivi a témoigné du vif intérêt de l’auditoire. Lorsqu’un participant a souligné l’état de délabrement présumé de la Bundeswehr, l’orateur a répondu qu’en dépit des récits des médias sur l’état vétuste des équipements de la Bundeswehr, actuellement dominés par les avions, les hélicoptères et les sous-marins défectueux, la politique a redémarré le développement des forces armées, à l’insu du public. Et les militaires ont profité de cette situation. Le concept de la «mobilité terrestre», mis en œuvre cette année, conduira à une augmentation massive de la force de combat des unités de l’armée de terre. A l’avenir, six bataillons de chars avec un total de 360 chars de combat Léopard 2 dans les versions A6M et A7V seront disponibles. Uwe Markus a précisé que toutes ces informations se trouvaient dans des sources accessibles au public.4 En se référant à son livre «Aufmarschgebiet Baltikum» [Zone de déploiement du Baltikum], il a une fois de plus souligné que les plans militaires de l’OTAN pour une zone de déploiement à l’Est étaient terriblement avancés.
A la fin de la soirée, il était clair pour les participants, que nous vivons actuellement en Europe centrale dans une époque explosive et que ceux qui pensent sérieusement pouvoir mener une guerre nucléaire envisagent de réduire en cendres l’Europe centrale! C’est précisément cette zone géographique qui serait à nouveau le champ de bataille.
Pour empêcher cela, il est urgent que tous les contemporains attentifs ne se relâchent pas dans leurs activités en faveur de la paix et de l’information.

Ewald Wetekamp, Stockach (D)

(Traduction Horizons et débats)

1    Uwe Markus, né en 1958, ancien premier lieutenant en RDA, a obtenu son doctorat en sociologie, a travaillé comme chef de projet dans un institut de recherche commerciale et sociale, aujourd’hui consultant indépendant en gestion et professeur en formation des adultes.
2    «L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’Etat russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie». In: Brzezinski, Z. Le grand échiquier, 1997, p. 74s. «Au cours de la période suivante (soit de 2005 à 2010), l’Ukraine pourrait à son tour être en situation d’entamer des négociations en vue de rejoindre l’UE et l’OTAN», ibid. p. 118. «Malgré les hésitations initiales des Etats-Unis, peu sensibles à l’importance géopolitique d’un Etat ukrainien séparé, l’Amérique
et l’Allemagne ont, dès le milieu de la décennie, pris fermement position en faveur de Kiev.» ibid. p. 151.
3    Pour continuer la lecture et étudier les sources, veuillez vous référer au livre de Ralf Rudolph et Uwe Markus: Aufmarschgebiet Baltikum, 2018, et en particulier le chapitre «Wortbruch», pages 9 à 19
4    Klos, Dietmar. Die «Strategie der Reserve auf der Zielgeraden» und «Mobilität der Landstreitkräfte» In: Europäische Sicherheit & Technik 9/2019, p. 38–40 und p. 82–87