imprimer fermer

Etats-Unis: de la crise en Ukraine au «changement de régime» en Russie

par James George Jatras, directeur adjoint de l’«American Institute in Ukraine», Washington D.C.

Présentation du 15 septembre, à l’occasion de la conférence-débat intitulée «Répercussions de la crise en Ukraine sur l’Europe et la contribution de la Suisse à une solution pacifique»

Les 15 et 16 septembre ont eu lieu deux réunions avec le juriste américain James George Jatras (cf. Horizons et débats no 23/24 du 29 septembre 2014). Ci-dessous nous publions l'intervention qu’il a présentée à Berne.

Le 5 septembre dernier à Minsk, le gouvernement de Kiev du président Petro Porochenko et les représentants des républiques de Donetsk et Lougansk ont déclaré un «cessez-le-feu permanent» ce qui a suscité l’espoir d’un règlement à l’amiable de la crise ukrainienne.
Ce sera certainement un processus de négociation compliqué et le succès est loin d’être garanti.
Quelques-uns des sujets distincts mais connexes incluent:

  • le statut et l’étendue des républiques et d’autres entités (telle la «Nouvelle Russie»): autonomie à l’intérieur de l’Ukraine, indépendance ou confédération? D’autres oblasts ukrainiens, pourront-ils s’y joindre?
  • l’aide humanitaire et financière de l’Occident et de la Russie. Réparer les dommages causés par la guerre civile: reconstruire les républiques et leurs infrastructures, freiner la chute libre de l’économie ukrainienne ;
  • équilibrer les liens économiques entre l’UE et l’«Union économique eurasiatique» menée par la Russie en ce qui concerne l’Ukraine toute entière, ainsi que ses républiques et, entre autres, l’approvisionnement en énergie et son prix ;
  • le statut de la langue russe ;
  • puis, probablement le point le plus important: le statut de sécurité de l’Ukraine et sa possible candidature à l’OTAN.

On peut difficilement être optimiste quant à la crise en Ukraine. Si l’on laissait la responsabilité de la résoudre aux Ukrainiens, un règlement à l’amiable serait plutôt difficile à atteindre. Depuis sa naissance en 1991, l’Etat ukrainien reste fragile à cause de l’immense influence des intérêts des oligarques corrompus et des différences régionales quant aux questions suivantes: «Qu’est-ce que l’Ukraine? Qui sont les ukrainiens?» L’évincement anticonstitutionnel de Viktor Ianoukovitch en février dernier a brisé l’unité fragile de l’Ukraine pour instaurer un régime étant convaincu que l’autorité et l’identité de la partie «pro-européenne» et «démocratique» de l’Ukraine peuvent être imposées à la «plaie» et aux «parasites» de l’Est. Bien qu’il semble que cet effort n’ait pas abouti pour l’instant, le raisonnement sous-jacent n’a pas disparu.
S’il s’agissait uniquement d’une polémique entre la Russie d’une part et l’UE (c’est-à-dire en première ligne l’Allemagne) d’autre part, on pourrait être plus optimiste concernant les aspects internationaux du problème. Malheureusement, il y a encore d’autres influences. Non seulement que la politique «occidentale» a été déformée par des controverses au sein de l’UE, mais encore pire, par le rôle des Etats-Unis et de l’OTAN (ce qui désigne pratiquement la même chose).
Voici quelques pensées sur l’UE, l’OTAN et les Etats-Unis, et enfin une question concernant la Suisse:
Tout d’abord, l’UE elle-même n’a pas été irréprochable dans le déclenchement et la pérennisation de la crise en Ukraine. Bruxelles (et Berlin) ont agi de façon irresponsable en pilotant une «coalition de volontaires» – les pays voisins les plus concernés (Pologne, Suède, les Etats baltes, et dans une certaine mesure la Roumanie) – pour mettre en place un soi-disant «Partenariat de l’Est» (PE) enchaînant l’Ukraine (ainsi que la Géorgie et la Moldavie) dans le camp «euro-atlantique» et en présentant cela comme un «choix de civilisation».
Cette approche rappelle un concept de l’entre-deux-guerres connues sous le nom de «prométhéisme»1 ou «Intermarium»2 ayant pour but de construire une chaîne de pays russophobes à travers l’Europe de l’Est. Le message à l’Ukraine et aux autres pays du «Partenariat de l’Est» était (et reste): la Russie ne pourra jamais faire partie de l’«Europe»; «choisir l’Europe» signifie se détacher de (en fait être contre) la Russie; vous devez faire le «bon» choix. Imposer ce choix à l’Ukraine est la recette pour démembrer le pays. Où était passé «la vision des hommes sages» de l’UE? Cette approche n’a rien contribué pour faire avancer l’intérêt des membres de l’UE, mais les a en fait profondément divisées.
Deuxièmement, la politique de l’Europe a été gravement endommagée en raison de la dépendance de l’UE à l’OTAN et aux Etats-Unis. Quand au milieu des années 1990, l’UE a réévalué sa «Politique européenne de sécurité et de défense» (aujourd’hui «Politique commune de défense et de sécurité») comme étant un mécanisme totalement européen excluant les Etats-Unis, Washington a clairement indiqué que la politique de sécurité de l’UE pouvait uniquement être un valet fidèle de l’OTAN, tel que codifié dans l’accord «Berlin plus» de 2002 et le «droit de premier refus» de l’OTAN. Cela signifie que l’OTAN (traduire Washington) conserve le commandement sur les questions de sécurité, l’Union européenne restant dans un rôle d’auxiliaire. Cela signifiait (cf. la Libye) que les Etats-Unis et l’OTAN agissent en tant que «Daddy» (cassant des objets) et que l’UE agit en tant que «Mummy» (nettoyant les débris), on voit comme cela a bien fonctionné en Libye. «Berlin plus» et la domination de l’OTAN sur la politique de sécurité de l’UE a pour conséquence qu’en Ukraine – ceci en accord avec les paragraphes politiques de l’accord d’association (que M. Ianoukovitch avait refusé de signer mais qui a été le premier point à l’ordre du jour après son départ) – Kiev harmoniserait sa politique avec l’UE, c’est-à-dire en réalité avec l’OTAN. De facto, l’Ukraine ferait donc partie de l’OTAN (tout comme la Finlande et la Suède qui ont signé le soi-disant mémorandum «Soutien du Pays hôte» à l’occasion du sommet de ce mois-ci au pays de Galles). Dans tous les cas, la déclaration officielle du sommet de l’OTAN de 2008 à Bucarest concernant l’Ukraine (et la Géorgie) – à savoir que «ces pays deviendront membres de l’OTAN» – n’a jamais été remise en cause.
On pourrait en dire autant sur le rôle qu’ont joué les Etats-Unis à la fois dans l’OTAN et aussi, directement, pour créer et exacerber la crise en Ukraine. Il suffit de noter l’implication directe de la secrétaire d’Etat adjointe Victoria Nuland dans le «changement de régime» à Kiev, allant jusqu’à nommer (dans son fameux coup de téléphone «F--- the EU») Arseni «Yats» Yatseniouk: notre Premier ministre préféré. Même si les Etats-Unis n’ont vraiment pas d’intérêt direct en Ukraine – bien moins que l’Europe, et certainement beaucoup, beaucoup moins que la Russie – Washington a insisté pour être le moteur de la politique occidentale.
Cela s’est traduit au cours des troubles de Kiev par la menace de sanctions si Ianoukovitch utilisait la force contre des «manifestants pacifiques» attaquant la police avec des cocktails Molotov, des gourdins et même des armes – un comportement qui, à Washington vous ferait abattre en deux minutes. Tout cela signifiant bien sûr: vous avez «carte blanche» pour l’offensive militaire de Kiev contre l’Est du pays et pour vous opposer aux appels européens pour un cessez-le-feu ou même pour la livraison d’aide humanitaire (contrairement à notre droit à nous d’effectuer des bombardements «humanitaires» dans différents pays) – ceci jusqu’à l’effondrement de l’offensive de Kiev au début de ce mois.
Tout cela se traduisant par l’insistance obstinée à prétendre que la seule solution à la crise était de blâmer la Russie pour tout ce désordre et de prononcer davantage de sanctions envers Moscou jusqu’à ce que toute aide accordée aux républiques orientales soit supprimée, pour que Kiev puisse ensuite les écraser. Même si personne ne s’attend à ce que cela fonctionne, Washington a également intimidé l’Europe en adoptant des sanctions dans le but de nuire à la Russie, mais sans influence réelle sur la politique de Moscou. Tout cela touchant l’Europe de manière significative – mais très peu les Etats-Unis. Comme l’a dit un ancien ambassadeur allemand aux Etats-Unis – observation qui peut être appliquée à l’Europe en général: «Nous sommes de loin le pays qui souffrira le plus» des conséquences d’une aggravation de la crise qui suivra les nouvelles sanctions. «Pas un seul dollar ne sera perdu en Arizona», a-t-il poursuivi, en référence à un sénateur républicain bien connu, préconisant une action forte de l’OTAN.
En tout cas, malgré le cessez-le-feu, il ne faut pas croire que l’establishment de Washington a renoncé à ses plans, à savoir, infliger une défaite stratégique à la Russie, la déstabiliser et créer un «changement de régime» à Moscou, en la réduisant à l’Etat vassal qu’elle était sous Boris Eltsine. Pour les Etats-Unis, l’Ukraine est tout simplement un moyen d’y parvenir.
Venons-en à la Suisse. En tant qu’Américain, j’ai fait des remarques sur ce que je considère être des erreurs de la politique de mon pays. J’hésite à être aussi critique concernant les décisions de votre pays. Mais je dois avouer être un peu perplexe. Votre pays n’est ni membre de l’OTAN ni de l’UE. Pour autant que je sache, la Suisse n’envisage pas d’adhérer au protocole «Soutien du Pays hôte», même si vous faites partie du «Partenariat pour la paix» de l’OTAN depuis 1996 (tout comme la Russie d’ailleurs). Vous faites partie de Schengen et avez un accord de libre-échange avec l’UE, mais êtes le seul membre de l’AELE qui ne fait pas partie de l’«Espace économique européen». Bref, suite à votre amour légendaire de la liberté et de la protection zélée de votre indépendance, il me semble que les Suisses devraient pouvoir résister aux pressions washingtoniennes imposées aux plus petits membres de l’UE et de l’OTAN. Bien sûr, la Suisse n’est pas exactement «petite» dans le monde de la finance. Pourtant, votre pays a jugé bon de participer à certains aspects du régime de sanctions. Cela inclut en particulier la décision du 27 août du Conseil fédéral d’adopter des mesures conçues pour empêcher la Suisse d’être utilisée par la Russie pour contourner les sanctions imposées par l’UE et obligeant les banques russes à obtenir l’autorisation d’émettre de nouveaux instruments financiers à long terme. Il y a aussi quelques restrictions militaires et énergétiques, mais les sanctions financières sont clairement les plus importantes. Je ne peux pas m’empêcher de faire un peu d’ironie. Pour autant que je sache, Moscou n’a jamais menacé d’utiliser une arme financière contre la Suisse. Mais Washington vous a menacé de sanctions meurtrières, venant du Ministère de la Justice des Etats-Unis sous la forme d’accusations d’activités criminelles par les banques suisses et plus encore sous l’infâme loi FATCA. Tout cela me semble insensé.
Nous pourrons peut-être en parler au cours de la discussion.    •
(Traduction Horizons et débats)

1    Prométhéisme (en polonais: Prometeizm) était un mouvement politique en Pologne et en Ukraine, dirigé contre l’élargissement de l’influence géopolitique de l’Union soviétique.
2    Miedzymorze (en français: «entre-les-mers») fut une proposition, avancée par le président polonais Józef Pilsudski après la Première Guerre mondiale, proposant un Etat confédéral avant tout slave allant de la mer Noire à la mer Baltique. De temps en temps, on utilise également le terme latin «Intermarium» pour ce même fait historique.