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«La neutralité armée est le système approprié à la Suisse en tant que petit pays»

Réflexions sur la situation de la Suisse

Interview du conseiller national Ruedi Lustenberger

Dans l’interview ci-dessous, le président du Conseil national de l’année passée, Ruedi Lustenberger, expose ses réflexions sur la situation de la Suisse. Il s’agit de savoir quelle importance le 1er-Août a pour lui et pour notre pays se trouvant actuellement en face de grands défis. Il accorde une grande importance à la démocratie directe et à la neutralité armée qui sont responsables, entre autres fondements de notre Etat, du modèle à succès suisse.

Horizons et débats: Que signifie pour vous le 1er-Août?

Ruedi Lustenberger: Le jour de la fête nationale est pour moi chaque année l’événement politique le plus important de notre Confédération. Pour autant que je me souvienne de ma première enfance, le 1er-Août a toujours eu une très grande importance. En 2014, en tant que président du Conseil national, il m’importait de tenir mon discours du 1er-Août en Suisse romanche. La commune de Disentis m’a spontanément invité. Cela a été un événement très agréable, dans le district de la Surselva. Revenons à votre question: le 1er-Août était toujours d’une priorité essentielle dans notre famille et dans la commune. Cela s’explique probablement par la biographie de mes parents et par l’histoire locale.

Pourriez-vous nous expliquer cela un peu plus en détail?

Je suis né et j’ai grandi à Romoos dans la maison où je vis encore aujourd’hui avec ma femme et ma famille. Romoos, dans la région de l’Entlebuch, est une grande commune montagnarde (de l’Entlebuch, avec une surface de 37 km2), elle est aussi grande que le canton de Bâle-Ville, mais elle n’a que 700 habitants contrairement aux 180'000 habitants du canton de Bâle-Ville. Ceci est un bel exemple de la diversité de notre pays. La Confédération a besoin des deux, de Bâle pour sa puissance économique et financière et de Romoos en tant que zone de villégiature que la commune met à disposition aux gens des régions métropolitaines. Le succès de la Suisse est probablement dû à l’unité dans la diversité et c’est la raison pour laquelle nous allons toujours relativement bien.

Dans quelle mesure vos parents ont-ils influencé votre point de vue du 1er-Août?

Mon père a fait en 1943 l’école de recrue et ensuite son service actif.
Quand j’étais petit garçon, il m’a beaucoup raconté de ce temps. Il avait une bonne attitude patriotique et admirait Henri Guisan non seulement comme général, mais aussi comme homme d’Etat. Influencé par son attitude patriotique, mon père était convaincu que la neutralité armée était le système approprié à la Suisse en tant que petit Etat.
Ma mère a grandi comme fille d’agriculteur à Hergiswil au bord du lac des Quatre-Cantons. De la ferme, elle avait une belle vue sur le lac. Quand j’étais petit garçon, elle m’a raconté l’histoire de la Suisse et les mythes touchant au lac des Quatre-Cantons. Grâce à elle, j’ai appris déjà à l’âge préscolaire le sens et l’emplacement du Grütli, de la Tellsplatte et du Chemin creux, en allemand Hohle Gasse. Parallèlement à l’image de la Suisse de mon père, elle m’a informé sur la Suisse mythique. Et ces mythes du «Guillaume Tell» de Schiller m’ont incroyablement fasciné en tant que petit garçon. A l’âge de six ans, je connaissais cette histoire et je pouvais montrer sur la carte de la Suisse où se trouvaient le Grütli et la Hohle Gasse. Ma mère m’a transmis l’image d’une Suisse charmante, pacifique et solidaire qui se marie très bien avec celle de mon père, une Confédération prête à défendre sa liberté en tant que pays neutre. L’éducation civique de mes parents à l’âge préscolaire m’a marqué pour toute ma vie.

Comment percevez-vous cela aujourd’hui?

Lorsque j’analyse la situation sur le plan cantonal et fédéral après 24 ans d’activité politique, j’arrive de plus en plus à la conclusion que mes parents m’ont donné une bonne image de notre pays. Mon père avait, dans le village de Romoos dans la région du Napf, une menuiserie qu’il gérait seul et là, j’ai vécu une belle jeunesse libre, sans aucun luxe, ce qui était d’ailleurs la règle à l’époque. Cette satisfaction modeste générale n’existe plus dans la société actuelle. Elle a cédé la place à un opportunisme négligent et à la paresse. Ce sont des signes avant-coureurs qui me rendent pensif.

Lorsque nous réfléchissons maintenant sur la Suisse, que pouvons-nous en dire à propos de son état? Où en sommes-nous aujourd’hui?

Dans ce contexte, deux déclarations importantes m’ont toujours été utiles dans mon travail politique. L’une provient du philosophe français, Claude Levi-Strauss, qui aurait déclaré: «Une nation qui ne sait pas d’où elle vient, ne sait pas non plus où aller.» Il s’agit en sorte d’une rétrospective pour l’avenir. L’autre citation provient de l’ancien conseiller d’Etat Franz Muheim du canton d’Uri, un homme d’esprit tout à fait libre et conservateur. Dans son livre «Die Schweiz, Aufstieg oder Niedergang» il a écrit: «Dans tous les cas, il serait irréaliste de tenter d’échapper aux réalités du grand monde, peu importe de quelles natures elles soient.» Levi-Strauss et Franz Muheim n’ont pas dit la même chose. Muheim a précisé Levi-Strauss en quelque sorte. Lorsque je les assemble, cela signifie: nous sommes bien conseillés de réfléchir sur nos origines et donc d’être conscients de la qualité et des idéaux de notre propre histoire nationale. Alors, nous savons où aller et par conséquent aussi la direction à ne pas prendre.

Dans quelle mesure est-ce important pour votre travail politique?

Lors de mon activité politique, je m’en suis toujours tenu aux deux, même si cela n’a pas toujours été facile. Particulièrement là où la nation Suisse devrait aller et où pas. Actuellement, nous avons un débat tout à fait souhaitable par rapport à notre passé. On peut discuter des détails de la genèse de la Confédération. Le fait, que les mythes y relatifs se soient ancrés dans la mémoire de la population suisse seulement après 1848, au moment où la Fédération d’Etats est devenue un Etat fédéral, permet de conclure qu’on peut tranquillement laisser aux scribes les débats intellectuelles sophistiqués. Le message politique que chaque pays a ses héros est beaucoup plus important. S’ils ont plus de 800 ans, le différend ressemble plutôt à un débat de l’art-pour-l’art. Peter Maurer, le président du CICR en est venu à l’essentiel en déclarant: «Les mythes déploient une énorme vigueur historique. Ils sont réalité et créent l’identité.» L’homme marqué par la mondialisation est à la recherche de quelque chose qui favorise la construction identitaire du pays où il vit et qu’il aime. Il serait donc peu raisonnable d’éluder les mythes, car on rendrait un bien mauvais service au pays et au peuple.

Quels sont les défis pour nous et notre pays et quelle voie devrions-nous prendre vu nos expériences historiques?

J’aimerais bien revenir sur Claude Levi-Strauss et Franz Muheim. Les plus grands défis de la Suisse se trouvent hors de nos frontières.
Au niveau de la politique intérieure, nous nous trouvons sur la bonne voie, même si nous nous critiquons souvent nous-mêmes. Au plan international, la Suisse est bien placée. Le plus grand défi interne est de renouveler le contrat de générations et de devenir davantage conscients de ce qu’est un véritable contrat de générations. Cela ne se fera pas sans douleur, pour les deux parties. La deuxième problématique de politique intérieure est la politique de sécurité, exigeant la neutralité armée. Aujourd’hui, elle est souvent sous-évaluée par rapport à sa valeur politique. Nous avons intérêt à redonner à notre Armée le statut qu’elle avait encore il y a 30 ou 40 ans. Nos enfants et nos descendants nous en remercierons un jour.

Qu’en est-il de la politique extérieure?

En politique extérieure les problèmes sont plus grands. Nous ne pouvons nous soustraire à la migration des populations. Il y a beaucoup de migrants, mais seulement une minorité peut réclamer le statut d’asile dans le sens initial du terme, selon la notion d’asile de la Seconde Guerre mondiale. La migration mondiale actuelle est en grande partie motivée par des raisons économiques.

Qu’est-ce que cela signifie pour le migrant, mais aussi pour le pays dans lequel il atterit?

On ne peut pas en vouloir au migrant qui cherche un meilleur chez-soi ou un lieu de séjour plus agréable que le sien. La question se pose de savoir comment la Suisse s’y prend et comment nous interprétons le statut d’asile stipulé. Les requérants d’asile d’Afrique qui arrivent aujourd’hui chez nous ne peuvent que rarement être comparés aux réfugiés juifs qui fuyaient le régime nazi et qui se trouvaient alors à notre frontière. Beaucoup de politiciens de mauvaise foi ne veulent pas s’en rendre compte, car ce qu’on a promulgué comme évangile social depuis plus d’un demi-siècle doit exister. Problématique du point de vue politique est qu’en Suisse l’Etat de droit ne peut ou ne veut s’imposer pour les milliers de sans-papiers. En outre, les traités de «Schengen» et de «Dublin» se révèlent être de plus en plus sans valeurs. «Schengen» vaut tant que ses frontières extérieures sont réellement protégées, et «Dublin» tant que les Etats membres assument leurs obligations de reprise.

En politique extérieure, nous sommes confrontés encore à d’autres défis. Le rapport avec l’UE et la crise de l’euro qui a des impacts sur notre économie. Comment la Suisse peut-elle prendre sa propre
voie tout en restant indépendante et souveraine?

Le passé récent nous a enseigné d’une manière impressionnante que nous devons défendre et maintenir notre propre monnaie. En principe, nous ne souffrons pas du franc fort, mais de l’euro faible. Certes, pour le citoyen, il n’y a pas de différence, peu importe si l’on parle du franc fort ou de l’euro faible. Sur le plan politique, du point de vue des banques nationales et des économies nationales c’est clairement une faiblesse de l’euro. Elle n’est pas du droit divin, mais faite maison. La construction de l’euro était déjà fortement contestée avant son introduction. Il y a aujourd’hui des indices que Mitterand a jadis poussé l’Allemagne à l’introduction de l’euro. En revanche, Mitterand ne s’est pas opposé à la réunification allemande. Celle-ci par contre, on peut le reconnaître sans ambages, était un tour de force de Kohl et ses prédécesseurs. Il est à se demander si Mitterrand réclamerait la paternité de l’euro aujourd’hui avec la même ferveur que jadis. En tout cas son enfant n’a pas si bien prospéré que celui de Kohl, la réunification allemande.

Pour rester dans cette image, qu’est-ce qui a foiré dans l’«éducation» de l’euro?

Mitterand et les autres Européens socialistes ont nié une théorie d’économie nationale tout à fait simple. Ils ont cru pouvoir unir une douzaine de systèmes d’économie nationale différents, avec des capacités diverses et des mécanismes politiques différents, à l’aide d’une monnaie unique, sans pour autant prescrire de manière claire et nette les conditions d’admission et encore moins les possibilités de sanctions au cas d’un non respect et leur mise en pratique conséquente.
Ce sont trois points essentiels auxquels on n’a pas prêté assez d’attention:
1.    Les conditions d’admission qui ont été appliquées de manière différente.
2.    L’uniformisation nécessaire. Si l’on a déjà une monnaie unique, alors les systèmes d’économie ou d’économie nationale doivent être compatibles au sein de l’union monétaire.
3.    Le pire est que l’on n’ait pas été en mesure de sanctionner, qu’on ait lâché les brides et couru à sa perte. Je ne veux attribuer ni à Mitterand ni à ses alliés tant de naïveté en économie nationale. Ils ont négligé des points importants, pour suivre une prémisse supérieure, celle de l’unité, du centralisme.
Jadis comme aujourd’hui on peut l’expliquer sous un certain aspect. C’était et c’est la situation géopolitique ou géostratégique dans laquelle se trouve la Grèce, mais probablement aussi l’Espagne ou le Portugal. On peut dire que les pères de l’euro ont eu des visions et qu’ils ont soumis les lois de l’économie nationale à leurs visions. Cela peut être une excuse aujourd’hui, mais finalement je trouve quand même que c’était une erreur d’appréciation et une mauvaise décision stratégique. Heureuses sont aujourd’hui les nations qui ne sont pas otages de l’euro!

Qu’est-ce que cela veut dire pour notre pays?

Si l’on regarde la constellation de plus près, même la Confédération y est impliquée à un double égard qui n’est pas à sous-estimer. Premièrement, nous sommes membres du FMI et participons avec 1,4% au capital et aux actions. Pour chaque milliard que la Grèce ou un autre pays reçoit du FMI sans pouvoir le rembourser, la Banque nationale suisse participe en fait avec tout de même 14 millions de francs. Ainsi nous perdons des biens publics. Voilà d’un, le deuxième aspect est plus capital. Plus le conglomérat de l’euro pose problème au sein du système monétaire, plus l’euro faiblira et plus le franc suisse se renforcera. Nous en subissons les conséquences depuis un certain temps. C’est pourquoi nous sommes de facto également concernés, même si nous ne faisons pas partie de la zone euro.

Quelle voie, la Suisse devrait-elle prendre?

Là, je me réfère encore une fois à Muheim. Même si nous le voulions, nous ne pouvons pas fuir le grand monde. Malgré tout nous devons être soucieux de poursuivre notre voie indépendante et souveraine. Les instruments de la démocratie directe, le référendum et l’initiative sont de bons moyens pour prévenir des décisions précipitées. Parallèlement, nous ne devons pas affaiblir les deux valeurs institutionnalisées du fédéralisme et de la subsidiarité, mais les renforcer. Surtout la subsidiarité – la responsabilisation par niveau – est une bonne réponse à une po­litique arbitraire, indifférente et paresseuse.

Quelles sont les répercussions de cette indifférence et de la paresse?

Beaucoup de gens en Suisse ne s’intéressent pas ou trop peu à la politique suisse, probablement ils se moquent de ce qui se passe avec l’euro et le franc. On s’est déjà habitué au confort d’une monnaie unique dans une grande partie de l’Europe, aux commodités des frontières ouvertes et au tourisme international et mondialisé. Un débat critique là dessus fait défaut. On est trop peu conscients que le revers de cette attitude confortable est la mise en danger de la sécurité interne. Je constate non seulement dans la société mais aussi en politique un comportement arbitraire croissant. Selon la situation, on se laisse contaminer par des arguments qui peuvent certes être corrects dans une quelconque affaire momentanée et lapidaire, mais ainsi, on s’éloigne de ses valeurs fondamentales, de son propre profil, de sa propre origine. Et là, je reviens à Levi-Strauss qui déclare: «Une nation, qui ne connaît pas son origine, ne sait pas non plus où aller.» Profitons de l’année jubilée 2015 pour nous en rappeler. Dans les années à venir, nous serons bien inspirés de nous rappeler d’où nous venons. Par conséquent, nous saurons mieux où aller et où en aucun cas.

Monsieur le Conseiller national, merci pour cet entretien.    •

(Interview réalisée par Thomas Kaiser)