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Pour une nouvelle politique face à la Grèce et la Russie

par Karl Müller

Le 12 février, les présidents de l’Ukraine, de la France et de la Russie et la chancelière allemande se sont mis d’accord sur une déclaration commune envisageant la signature d’un paquet de mesures permettant de réaliser l’accord de Minsk (voir encadré page 1). Ils ont eu des propos très importants permettant un tournant dans les relations entre l’Ouest et l’Est. Dans leur déclaration les signataires sont «fermement convaincus qu’il n’existe pas d’alternative à une solution exclusivement pacifique». Les signataires «partagent la conviction qu’une meilleure collaboration entre l’UE, l’Ukraine et la Russie sera propice à la sortie de cette crise.» Ils soutiennent «des négociations trilatérales entre l’UE, l’Ukraine et la Russie afin de trouver des solutions pratiques face aux doutes de la Russie quant à l’accord de libre-échange entre l’Ukraine et l’UE.» Et ils professent «la vision d’un espace commun humanitaire et économique de l’Atlantique au Pacifique sur la base du plein respect du droit international et des principes de l’OSCE». Tous les participants mais aussi tous les responsables à l’Est et à l’Ouest sont tenus à faire suivre l’acte à la parole, tout en tenant compte de la situation générale en Europe.
Dans la liste des best-seller du Spiegel de la semaine 7/2015, figure un livre qui, certainement déplaira à de nombreux hommes politiques des Etats membres de l’UE et à maints rédacteurs responsables des médias dominants. Le livre est intitulé «Wir sind die Guten. Ansichten eines Putinverstehers oder wie uns die Medien manipulieren.» (ISBN 978-3-86489-080-2) [Nous sommes les bons. La vue de quelqu’un qui défend Poutine ou comment nous sommes manipulés par les médias.] Les auteurs sont les deux journalistes Mathias Bröckers et Paul Scheyer. Les médias dominants combattent le livre. Mais apparemment, cela ne fonctionne plus. Le livre, paru en septembre 2014, en est à sa 4e édition.
Le lecteur du livre facile à lire, compréhensible et bien documenté est mené à se demander à nouveau ce qui se passe dans l’Europe de l’UE. Comment est-il possible que tant d’hommes politiques de l’UE et des responsables des médias se comportent d’une façon aussi irresponsable avec la vérité et risquent d’enfoncer un continent tout entier par leur lutte pour le pouvoir politique et économique extrêmement dangereuse avec la Russie?
Et qu’en est-il de la politique de l’UE face à la Grèce?
Là aussi, le bilan est dégrisant. Après 5 ans d’aide à la Grèce effectuée par l’UE et ses institutions, les Grecs ont fait démissionner les hommes politiques ayant négocié et soutenu cette aide. Les résultats du 25 janvier l’ont montré avec une rare clarté. Les Grecs ont voté pour un parti, encore complètement insignifiant il y a quelques années. La majorité des Grecs y met tout son espoir.
Le «sauvetage» de la Grèce entamé par les gouvernements des Etats membres de l’UE, par ses institutions et le FMI était lié à certains programmes et des limitations de la souveraineté devenus insupportables pour les Grecs et auraient été insupportables pour tout autre peuple. Les cinq dernières années étaient témoin d’une dégradation dans tous les domaines: de moins en moins d’emplois, baisse des salaires et pensions, de moins en moins de prestations sociales de l’Etat, régression de la performance économique du pays, endettement croissant de l’Etat, plus d’argent pour les visites médicales et les médicaments, plus d’argent pour les denrées alimentaires nécessaires, un taux de suicides élevé etc. En novembre 2014, selon la statistique officielle de l’UE, 50% des Grecs entre 15 et 24 ans étaient au chômage, donc un jeune Grec sur deux.
Les instituts financiers auprès desquels l’Etat grec, les dernières années, avait emprunté ne voulaient plus croire à une Grèce solvable et n’étaient plus prêt à porter le risque de crédits octroyés à la légère. Pour cette raison, ils avaient intérêt à ce que la Grèce reste financièrement dépendante et que les Etats, le contribuable européen reprenne les dettes et devienne le nouveau créancier de la Grèce. Ce que les instituts financiers ont bien réussi depuis 2010.
Comment les responsables politiques grecs ont-ils réagi depuis les élections? Le fil rouge de leurs déclarations se résume en «pacta sunt servanda». Donc: les accords ayant mené la Grèce à sa perte doivent être respectés. Là aussi, il y a deux poids deux mesures: le traité de Maastricht ayant jeté les bases du régime euro a été violé au moins 80 fois – selon le calcul d’un député de la CDU, il y a trois ans. Il faut ajouter que le nouveau gouvernement grec n’a pas annoncé vouloir rompre les accords existants. Il veut renégocier parce que les accords en vigueur ne sont à la longue plus supportables pour la Grèce.
Déjà deux semaines avant les élections, le nouveau premier ministre grec, Alexis Tsipras, a adressé une lettre ouverte aux Allemands et a mis l’accent sur le manque de bon sens quant aux aides effectuées jusqu’alors (cf. l’article ci-dessous).
Quelles sont les mesures à entreprendre pour regagner la crédibilité de la politique européenne face à la Grèce?
Si, dans les Etats membres de l’UE, les responsables de la politique des dernières années étaient prêts à avouer ne plus pouvoir continuer de la même manière, qu’il était temps de réfléchir et de se réorienter, il y aurait tout à gagner. Plus encore: au lieu de présenter leur politique comme «sans alternative», ils feraient mieux d’inviter les citoyens et citoyennes à entamer le dialogue sur un pied d’égalité sur les voies de sortie de la crise. Et plus encore: qu’ils s’ouvrent à l’idée que ce serait du baume politique et une perspective durable pour chaque pays européen et aussi pour l’Europe entière de s’ouvrir à l’idée de la démocratie directe et de reconnaître enfin les citoyens des pays comme vrais souverains.
Il en est de même pour les relations avec la Russie.

Il serait salutaire que nos politiciens écoutent les citoyennes et citoyens, et que les responsables politiques et ceux des médias respectent sérieusement les arguments avancés depuis des années du côté russe. Le ministre russe des Affaires étrangères, M. Sergueï Lavrov, l’a réitéré lors de la Conférence sur la sécurité de Munich (cf. article ci-dessus).
Que ne souhaiterait-on pas que la diabolisation de la Russie soit mise en question et s’arrête, que les sanctions économiques fatales pour tous les deux côtés s’arrêtent également. C’est réjouissant que des hommes politiques tel le Président français et la Chancelière allemande déclarent que la crise ukrainienne n’est pas à résoudre militairement et que des livraisons d’armes ne sont pas une option. C’est une lueur d’espoir que les présidents français, ukrainien et russe ainsi que la Chancelière allemande ont négocié et signé un accord exigeant un armistice dans l’est de l’Ukraine et contenant des déclarations de base importantes. Mais il serait aussi utile que des hommes politiques occidentaux s’empressent à effacer l’image négative de la Russie en contribuant à une présentation réaliste des évènements et contextes politiques dans nos médias.
Cette année, l’Europe fête le 70e anniversaire de la fin de la guerre. Les habitants de l’Europe ont toujours la mémoire et la conscience intactes à savoir qu’en Europe la paix est indispensable et que la condition sine qua non est l’entente des peuples et l’égalité des Etats et des peuples. Cela ne vaut pas seulement pour les relations avec la Grèce et la Russie mais aussi pour celles avec tous les pays. •