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«Une contribution importante pour notre approvision­nement en électricité et l’indépendance du pays»

L’importance des petites centrales hydroélectriques

Interview du conseiller national Jakob Büchler, président du «Interessenverband Schweizerischer Kleinkraftwerk-Besitzer» (ISKB)

Le conseiller national Jakob Büchler est le président de l’association «Interessenverband Schweizerischer Kleinkraftwerk-Besitzer» (ISKB) dont la section romande s’appelle «Association des usiniers romands» (ADUR). Cette association a été fondée en Suisse alémanique en 1982, et sept ans plus tard en Suisse romande. Le but déclaré de l’ISKB est de travailler ensemble au-delà des barrières linguistiques. On trouve donc deux représentants romands au comité. Avec 1200 membres l’ISKB n’est pas une petite association et on est impressionné par le rendement annuel d’électricité. Ensemble, ils ont un rendement supérieur à la centrale nucléaire de Mühleberg qui n’est certainement pas petite. Il est d’autant plus incompréhensible, qu’avec la «Stratégie énergétique 2050», on veuille réduire le soutien étatique à ce segment. Le Parlement suisse a la possibilité d’empêcher cela. Dans l’interview ci-dessous, le président de l’ISKB, le conseiller national Jakob Büchler, explique l’importance des petites centrales hydroélectriques pour notre paysage énergétique et les difficultés que rencontrent leurs propriétaires.

Horizons et débats: Depuis quand y a-t-il de petites centrales hydroélectriques en Suisse?

Jakob Büchler: Déjà depuis des siècles. Autrefois elles servaient de propulseur mécanique pour les moulins, les scieries et les filatures et au début du XXe siècle, on les a de plus en plus électrifiées. A cette époque, il y avait encore plus de 7000 petites centrales hydroélectriques en Suisse. Avec l’aménagement du réseau électrique et la construction de grandes centrales électriques les petites centrales disparurent de plus en plus. Ce n’est qu’au milieu des années 1980 que cette tendance a pu être stoppée – dès lors leur nombre augmente lentement. Actuellement, il y en a environ 1200 en Suisse.

On ne les remarque que rarement dans le paysage.

Oui, elles sont majoritairement construites pour n’être que très peu visibles dans le paysage. En randonnées dans le Toggenburg de Wildhaus à Wil, on passe près de nombreuses centrales qui produisent fiablement du courant tout en respectant l’environnement, ce qui contredit totalement le reproche que l’environnement souffre de ces centrales.

Quelles sont les exigences des associations pour la protection de l’environnement?

Il s’agit de la quantité d’eau restante et de la possibilité de passage pour les poissons dans les deux directions. Aujourd’hui, on ne peut plus endiguer le ruisseau sans prévoir un passage pour les poissons. Nous devons respecter cela. Si nous ne le faisons pas, nous n’avancerons pas.

Quelles sont les spécificités des petites centrales hydroélectriques?

Elles produisent du courant de manière décentralisée, c’est-à-dire qu’on peut amener le courant directement chez le consommateur sans avoir à construire de grands réseaux de distribution. C’est tout à fait sensé. Lorsque nous avons une usine à proximité et que nous pouvons directement l’alimenter en électricité c’est ce qu’il y a de mieux. Le slogan «de la région pour la région» est tout à fait approprié. Cela est valable aussi pour la production du courant électrique. Et nous avons bien sûr un moindre risque de concentration.

Comment comprendre cela sans être du métier?

Nos centrales nucléaires sont importantes. Elles produisent beaucoup d’électricité mais elles comportent un certain risque. Nos petites centrales hydroélectriques sont décentralisées et le courant est utilisé là où il est produit, c’est notre avantage et chez nous il n’y a pas de déchets à stocker.

Dans quelles eaux les petites centrales hydroélectriques peuvent-elles avoir du succès?

On planifie les centrales hydroélectriques là où il y a assez d’eau toute l’année et où il y a une certaine dénivellation. La turbine travaille sans problèmes avec divers débits. Il faut un certain débit de base pour faire tourner la turbine. Pour nous, il y a une limite inférieure, nous ne voulons pas endiguer chaque petit ruisseau et y poser une roue hydraulique pour produire un peu de courant. Il faut une certaine quantité d’eau. Certainement à partir de 300 kW et en dessous seulement si certaines conditions sont remplies. Mais le cours d’eau concerné doit y être approprié.

Quelle est l’importance des petites centrales hydroélectrique dans la Stratégie énergétique 2050?

Pendant le débat au Parlement, il y a eu un combat entre les diverses énergies renouvelables. Il y a bien l’organisation AEE SUISSE, l’«Organisation faîtière de l’économie pour les énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique», l’ISKB en est également membre. Cependant, si l’on regarde la statistique, nous constatons que l’importance de l’énergie des petites centrales hydroélectriques est largement plus grande comparée à l’énergie solaire, l’énergie éolienne ou le biogaz. Les centrales de biomasse ont souvent un problème avec le ravitaillement de leurs substrats. L’énergie éolienne n’est pas fiable non plus. S’il n’y a pas de vent, rien ne va.

Jusqu’à quel point la Stratégie énergétique 2050 tient-elle compte des petites centrales hydroélectriques?

Le Conseil national en tant que Conseil prioritaire a accepté la Rétribution à prix coûtant du courant injecté (RPC) pour les nouvelles installations et pour les installations existantes, il y a des contributions aux coûts de l’investissement. Tous ceux qui ont des installations renouvelables veulent la RPC. Dans l’article 19, on n’a décidé une augmentation de la RPC pour des installations qu’à partir de 1000?kW. Des installations plus petites ne seront soutenues que sous certaines conditions. Ces installations représentent environ 25%. On s’est rué sans raison sur les petites centrales hydroélectriques pour procéder à des réductions des contributions.

Pourquoi?

La raison est que les associations de l’environnement et les protecteurs du paysage craignent qu’avec ces subventions les derniers cours d’eaux libres soient détruits et que leur renaturation soit ralentie.

Ces réflexions sont-elles compréhensibles?

La crainte est compréhensible, mais la réalité est tout autre. On a bien fait de nombreux projets sur des cours d’eau éloignés de la civilisation mais les subventions actuelles ne suffiront jamais pour que ces toutes petites installations puissent être construites dans de tels endroits intacts. Les toutes petites installations ne peuvent être exploitées que là où il y a déjà des constructions qui peuvent être reconverties.

Y a-t-il une raison pour laquelle la Confédération ne désire pas continuer à soutenir les petites centrales hydroélectriques? L’énergie hydraulique correspond à notre topographie, à notre tradition et à notre développement industriel.

Oui, c’est juste. Il faut faire la remarque suivante: la stratégie énergétique est un énorme paquet. L’économie est en général contre la Stratégie énergétique 2050, les cantons ne sont pas non plus satisfaits.

Pourquoi?

C’est en rapport avec le fait que les grandes centrales hydroélectriques sont l’affaire des cantons. Il y a un combat de distribution entre les diverses énergies renouvelables et malheureusement aussi entre les grandes et les petites centrales hydroélectriques. Les grandes centrales hydroélectriques, par exemple Linth-Limmern, veulent également des contributions aux investissements pour la construction, et pouvoir profiter du grand pot de la Confédération. On ne peut pas leur en vouloir. C’est le résultat de la lutte pour la répartition des moyens financiers entre d’une part l’énergie éolienne, l’énergie solaire, la biomasse et tout ce qui peut encore exister et d’autre part l’énergie hydraulique. Il est également controversé que nous ayons augmenté la RPC de 1,5 à 2,3 centimes. Il va falloir organiser une votation populaire à ce sujet. Sommes-nous prêts à payer davantage pour le courant? En tant que consommateurs, nous payerons l’augmentation de la RPC à la Confédération qui à son tour distribuera l’argent de ce grand pot.

Comment est-on arrivé à cette RPC?

Il y a de grandes branches industrielles qui ont leurs propres centrales et produisent et consomment leur propre courant. Plus tard, on a dévié la production d’énergie pour pouvoir injecter ce courant dans le réseau. Alors le lobby de l’électricité s’est prononcé: tu peux bien me livrer du courant, mais nous ne te le payerons pas. Alors la Confédération a introduit la rétribution à prix coûtant du courant injecté, une garantie de vente. C’est en partie allé jusqu’au point que les grandes centrales électriques ont dit, c’est bien beau cette production de courant, mais nous n’en avons pas besoin. Voilà les dessous de cette lutte de répartition.

Pourquoi n’avons-nous pas besoin de ce courant?

La production de courant électrique en Europe est immense. On produit énormément de courant. La conseillère fédérale Doris Leuthard a dit qu’elle recevait assez de courant électrique, qu’elle a l’embarras du choix et qu’elle pouvait choisir le courant qu’elle désirait.

Mais c’est du courant qui vient de l’étranger?

Oui, quand nous consommons du courant de l’étranger, nous ne savons pas exactement comment il a été produit, peut-être par des centrales de lignite très polluantes. Ou bien est-ce même de l’énergie nucléaire? Ce n’est pas honnête, nous arrêtons nos centrales nucléaires et consommons de l’énergie de centrales nucléaires étrangères. On ne peut pas procéder de cette manière.

On peut déduire, de vos explications que vous n’êtes pas non plus heureux de la Stratégie énergétique 2050.

J’ai mes réserves concernant ce modèle. Doris Leuthard a avancé un peu trop vite à mon goût. Derrière nous, il y a l’initiative populaire fédérale «Sortir du nucléaire». Elle sera soumise au vote populaire l’année prochaine. Elle demande que toutes les centrales nucléaires soient arrêtées deux ans après l’acceptation de l’initiative populaire; les centrales nucléaires les plus récentes 45 ans après leur mise en service.

Qu’est-ce que cela signifie?

Si l’initiative est acceptée, la dernière centrale nucléaire devra être arrêtée en 2029. C’est une coupure très dure. Si l’initiative passe nous aurions un vrai problème. Je crois en la recherche et la technique et que ces prochaines années nous développerons des techniques et des voies nouvelles, mais nous ne supporterons pas un tel remède de cheval. Si, à la fin, nous n’avons plus d’énergie nucléaire en Suisse sans pouvoir la remplacer, nous serons totalement dépendants de l’étranger.

J’aimerais m’attarder sur ce point de la dépendance. Les petites centrales hydroélectriques, mais aussi les toutes petites centrales hydroélectriques participent de façon importante à l’autosuffisance en énergie électrique. Le fait qu’il y ait momentanément beaucoup d’énergie électrique sur le marché pourrait nous amener à dire, à quoi bon, prenons le courant étranger. Ce serait désastreux. Ne devons-nous pas soutenir tout ce qui nous apporte une réelle sécurité énergétique pour le pays?

Absolument. Nous devons être, autant que possible, autonome pour le ravitaillement en énergie. Nous n’y arriverons ni dans le domaine du pétrole, ni dans le domaine du gaz naturel, mais pour le courant électrique nous devrions tout faire pour y arriver. La Suisse est un château d’eau, c’est également connu en Europe … L’énergie hydraulique est une énergie absolument propre. Ce serait paradoxal d’abandonner maintenant l’énergie hydraulique. Cela reviendrait à ne pas voir plus loin que le bout de son nez, c’est inadmissible.

Le courant électrique produit à bon prix à l’étranger représente une attaque contre notre souveraineté énergétique. Si le courant est si bon marché à l’étranger, nous ne pouvons plus construire de nouvelles installations en Suisse, parce qu’elles ne seront pas rentables et personne veut construire une centrale hydroélectrique pour se trouver ensuite dans les chiffres rouges. Ne serait-il pas nécessaire de protéger le ravitaillement en énergie indigène notamment au niveau politique?

Dans la situation actuelle, ce sera difficile de trouver du soutien pour soutenir l’énergie hydraulique avec de gros moyens financiers. Nous avons un excédent de courant. Les exploitants de grandes installations, comme celle de Linth-Limmern, qui ont investi 1,5 milliard dans ce projet doivent lutter dur depuis l’effondrement des prix du courant, car ils ne sont plus dans les chiffres noirs. C’est un désastre. On peut le comparer à un paysan qui a agrandi son écurie pour pouvoir fortement augmenter le nombre de vaches et voilà que le prix du lait chute à 50 centimes. C’est une catastrophe. Il s’est fortement endetté et ne peut plus gagner assez d’argent. Actuellement, nous ne pouvons plus produire de courant à des prix couvrant les coûts. Voilà notre problème. Lorsqu’on a commencé à construire Linth-Limmern personne n’a imaginé que le prix du courant chuterait à tel point. Il y a un an, on s’attendait tout aussi peu que le prix du pétrole chuterait aussi bas. Un autre exemple est l’euro et le dollar. Ce sont des stratégies qui sont liées au contexte mondial. On produit énormément de courant. De nombreuses personnes ont vu une possibilité de gagner de l’argent. Chez les paysans, nous avons introduit des contingents pour le lait, c’est bien sûr difficile pour le courant. Nous ne devons en aucun cas faire la faute de nous appuyer sur des importations bon marché. Les conséquences seraient désastreuses. Il est sûr et certain que les temps changeront à nouveau.

Quelles sont actuellement les possibilités d’agir au niveau politique?

J’espère que le Conseil des Etats apportera encore quelques corrections. Je ne suis pas content dans le domaine des petites centrales hydroélectriques. Qu’on ne veuille plus soutenir les centrales de 300?kW, mais uniquement les plus grandes est erroné. Nos centrales hydroélectriques existent depuis des décennies, nous avons produit du courant de façon continuelle et fiable, nous l’avons injecté dans le réseau parce qu’il était utilisé dans la région et nous avons toujours ménagé l’environnement.

Les protecteurs de l’environnement devraient aussi le reconnaître?

Oui bien sûr, mais pour chaque nouveau projet, nous avons des discussions avec les associations environnementales. Nous nous trouvons justement en ce moment face à un tel projet. C’est chaque fois un combat pour pouvoir installer une telle centrale. Ce n’est vraiment pas simple.

Pensent-ils qu’on ne respecte pas encore assez l’environnement?

On peut refuser d’emblée ce reproche. L’amélioration écologique des cours d’eaux est pour nous toujours une exigence importante: nous tenons compte du passage des poissons, cela doit être assuré. Nous planifions aussi suffisamment d’eau restante pour que les ruisseaux ne s’assèchent pas. Nous faisons scrupuleusement attention de répondre à toutes les exigences pour qu’il n’y ait pas des retards supplémentaires.

Y a-t-il encore des endroits pour construire des petites centrales hydroélectriques?

Nous avons déjà occupé de nombreux bons endroits avec des petites centrales. Néanmoins, je m’oppose strictement à une loi interdisant l’aménagement futur d’autres emplacements. Il ne s’agit absolument pas d’endiguer chaque petit ruisseau, mais là où c’est sensé, nous devons avoir la possibilité de construire des petites centrales hydroélectriques.

Qui sont les exploitants de petites centrales?

Beaucoup de ces ouvrages sont depuis des générations des propriétés familiales. Depuis des décennies on s’engage de tout cœur pour cette propriété, on y investit un grand nombre d’heures sans aucune rémunération. On donne tout pour le maintien de cette tradition. L’ouvrage a été construit par le grand-père, a passé du père au fils et sera transmis plus tard au petit-fils et cela doit continuer. Ils savent qu’ils participent ainsi de façon importante à notre approvisionnement en courant électrique et au maintien de notre souveraineté étatique, car si nous continuons à nous rendre dépendants de l’étranger pour les questions énergétiques, nous serons soumis au chantage en situation d’urgence.

C’est ce qu’il faut éviter à tout prix.

Oui, certainement. S’y ajoute encore que certaines centrales de l’ISKB ne produisent guère d’excédents. Les propriétaires ne s’enrichissent pas mais ils contribuent au bien commun. Ils ont fait un hobby de leur métier. Faut-il les punir pour cela? Les investissements pour une petite centrale hydroélectrique qui est toujours sous contrôle sont assez conséquents. Il faut une nouvelle roue hydraulique ou des adaptations et réparations dans le domaine de l’alimentation du réseau. Ce sont des investissements assez élevés. Il est évident que les exploitants des petites centrales doivent aussi pouvoir gagner quelque chose. Les coûts sont quand-même calculables car ces centrales ont une longue durée de vie. S’y ajoute que la technologie de ces centrales est bien éprouvée. Concernant l’énergie éolienne, nous n’avons par contre que très peu d’expériences et le vent est souvent très instable. Subjectivement on a l’impression que le vent souffle, mais pour l’exploitation d’une éolienne ayant une certaine capacité, il n’y a pas beaucoup d’endroits dans le pays. Concernant la force hydraulique, cela est tout différent. Les propriétaires de petites centrales hydroélectriques ne deviennent pas millionnaires, mais ils contribuent de tout cœur et avec conviction à la production de courant électrique et s’engagent ainsi pour l’autonomie et l’indépendance de notre pays.

Monsieur le Conseiller national, je vous remercie pour cet entretien.    •

(Interview réalisée par Thomas Kaiser)