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Quel effet économique peut exercer l’accord de libre-échange TTIP?

fg. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire Die Zeit du 18 février 2015, Cecilia Malmström, commissaire UE en charge du commerce, concède que la Commission européenne a fait des fautes lors des négociations sur l’Accord de libre-échange controversé TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) avec les Etats-Unis: «C’était une erreur que de tenir secret si longtemps le mandat de négociations».1 De surcroît, Mme Malmström entend, s’inspirant ainsi d’une déclaration de Barack Obama, défendre des «valeurs européennes grâce au TTIP», car l’accord établirait des règles de mondialisation avec les Etats-Unis et non avec la Chine ou la Russie. Qui espérait des corrections substantielles se voit déçu par les dires de Mme Malmström: dans le meilleur des cas, la stratégie de communication sera modifiée.
Ces derniers temps, les medias ont publié de nombreux articles critiques sur les accords commerciaux TTIP, CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement, accord entre l’UE et le Canada) et TISA (Trade in Services Agreement). Ils traitent tous d’inconvénients divers: le TTIP a été élaboré par la Commission européenne (et non par les différents Etats de l’UE) et les Etats-Unis; un groupe économique peut intenter une action en dommages-intérêts contre un Etat, si la législation de celui-ci réduit le rendement des investissements du groupe; ces accords réduisent la protection des consommateurs. Ces critiques sont fondées. Mais tel n’est pas mon propos. En prenant comme exemple le TTIP, nous cherchons à savoir si les accords peuvent procurer aux entités ou pays concernés un apport positif sous forme d’une augmentation des flux commerciaux, du Produit intérieur brut (PIB), du revenu des particuliers, de l’emploi etc. Leur utilité en dépend. Si nous considérons l’élaboration de l’accord, nous parvenons à la conclusion que, dès son origine, sa méthode était scientifiquement des plus contestables.
L’économiste italien Jeronim Capaldo, Senior Research Fellow à l’Université américaine Tufts, qui travaille actuellement à l’Organisation international du travail à Genève, a publié en octobre 2014 une étude sur ce thème.2 Il constate que l’argumentation quantitative en faveur du TTIP se fonde sur quatre études dont les projections se fondent soit sur le même modèle de la Banque mondiale, soit sur un modèle analogue, qui sont tous particulièrement inadéquats en politique commerciale. Ils partent du principe que la libéralisation du commerce conduit automatiquement et rapidement au plein-emploi. Or tel n’est pas le cas. C’est pourquoi Capaldo a fondé sa recherche sur un modèle de l’ONU qui part non du plein-emploi, mais de la demande agrégée, portant sur tous les biens d’une économie et reflétant mieux la conjoncture.3
Les conséquences sont dramatiques. Selon les calculs de Capaldo, l’Accord de libre-échange TTIP influerait en 2025 positivement sur l’économie des Etats-Unis (flux commerciaux, PIB, revenu des particuliers et emploi) et négativement sur celle de l’UE:

  • Augmentation de 1,02% de l’exportation nette des USA et diminution de celle de l’UE (entre 0,36% en Italie et 2,07% dans le reste de l’Europe du Nord4)
  • Croissance de 0,36% du PIB aux USA et diminution dans l’UE (entre 0,03% en Italie et 0,5% dans le reste de l’Europe du Nord)
  • Hausse de 699 euros du revenu du travailleur aux USA et diminution dans l’UE (entre 165 euros dans le reste de l’Europe du Sud5 et 5518 euros en France)
  • Augmentation de l’emploi de 784'000 travailleurs aux USA et diminution de 583?000 dans l’UE.

L’accord TTIP ne procurant aucun avantage économique aux pays de l’UE, tout examen approfondi et toute négociation sont superflus.    •

1    www.zeit.de/wirtschaft/2015-02/cecilia-malmstroem-ttip-fehler 
2    http://ase.tufts.edu/gdae. Le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement: Désintégration européenne, chômage et instabilité, octobre 2014
3    Pour simuler les changements des flux commerciaux, du PIB, du revenu des particuliers et de l’emploi en 2025, il faut calculer les données sans influence du TTIP (hypothèse de base), puis avec cette influence. Finalement, la différence entre ces deux séries est calculée, et le résultat porté en % du PIB, afin de le comparer entre les divers pays.
4    Finlande, Pays-Bas et Belgique
5    Grèce, Espagne, Portugal et économies de l’Europe orientale

Les nouveaux accords de libre-échange menacent le «modèle suisse» – Stopp TISA!

Signataires: les conseillères et conseillers nationaux PS Jacqueline Badran (ZH), Marina Carobbio Guscetti (TI), Jean Christophe Schwaab (VD),
Carlo Sommaruga (GE), Cédric Wermuth (AG) ainsi que François Clément, vice-secrétaire central, et Fabian Molina, président de la Jeunesse socialiste suisse
Le succès du «modèle suisse» de cohésion sociale repose notamment sur la qualité du service public, sur la force de notre démocratie et sur une politique économique qui – certes imparfaitement – redistribue les richesses et privilégie la demande, en particulier le pouvoir d’achat. Ce n’est certainement pas un hasard si un pays dont tous les services essentiels (santé, éducation, eau, énergie, transports, etc.) sont en mains publiques est en si bonne santé. Le service public joue un rôle déterminant en matière de cohésion nationale et de redistribution des richesses: il garantit que les prestations nécessaires soient disponibles dans tout le pays à un coût abordable, tandis que les bénéfices des entreprises publiques reviennent aux contribuables.
Or, ces avantages sont menacés par de nouveaux accords de libre-échange qui visent à imposer le primat du marché à de larges pans du service public, tout en restreignant l’usage des droits démocratiques. La Suisse n’est pas partie aux négociations de tous ces accords (la plupart ne concernent formellement que les Etats-Unis, le Canada et l’UE), mais pourrait se voir forcée de les appliquer, notamment par le biais du «Cassis de Dijon».
Après le refus populaire de la libéralisation du marché de l’électricité en 2002, le service public a connu une décennie de relative quiétude. Certes, des diminutions de prestations ont été imposées, mais les principales tentatives de libéraliser ou de privatiser ont échoué. Population et élus ont, dans leur majorité, bien compris qu’appliquer à la lettre les dogmes ultralibéraux en matière de prestations publiques ne pouvait que mener à une privatisation des bénéfices et à une socialisation des pertes, les contribuables étant systématiquement appelés à la rescousse au moindre problème. Les années 2010 marquent un tournant. D’une part, les mauvaises expériences d’ouverture du service public à l’étranger sont soit trop anciennes (par exemple les chemins de fer britanniques), soit trop récentes (privatisations forcées sous l’égide de la troïka dans les pays gravement endettés) pour que la totalité de la classe politique (re)prenne conscience des dégâts. D’autre part, un véritable tsunami de libéralisations pourrait venir d’accords de libre-échange aux noms d’autant plus barbares qu’ils nous promettent le chaos: CETA (UE-Canada), TTIP/Tafta (UE-USA), TISA (Trade in Services Agreement – Accord sur le commerce des services). La Suisse n’est pas partie à tous (seulement TISA, négocié à Genève dans le plus grand secret), mais pourrait tout de même être contrainte de les appliquer. Par ailleurs, M. Schneider-Ammann a récemment émis le souhait de rejoindre l’accord TTIP/Tafta.
Ces accords visent à supprimer toute «barrière à l’importation». Au nombre de ces «barrières», leurs initiateurs comptent, entre autres, les règles sanitaires ou environnementales (par exemple interdiction des OGM ou aménagement du territoire), le droit du travail (p. ex. CCT de force obligatoire), les assurances sociales (p. ex. couverture universelle d’assurance maladie), les règles en matière de production indigène (p. ex. AOC) et le service public (p. ex. monopoles publics de l’école obligatoire ou de la distribution d’eau). Si ces accords aboutissent, ces règles ne pourront plus être opposées à une entreprise qui a légalement mis sur le marché un bien ou un service dans l’un des Etats parties.
Imaginons par exemple une entreprise états-unienne qui met légalement des OGM sur le marché aux Etats-Unis. «Grâce» à l’accord TTIP, ce produit devrait obligatoirement être autorisé dans l’UE. Et par l’entreprise du «Cassis de Dijon», il devrait être autorisé … en Suisse. Et si notre pays s’avisait de faire appliquer l’interdiction des OGM décidée par le peuple, l’entreprise en question pourrait le convoquer devant un tribunal arbitral sans voie de recours et siégeant à huis clos qui le condamnerait à des millions de francs de dommages-intérêts pour «barrière à l’importation», en s’appuyant sur une clause dite de «protection des investisseurs».
Les mésaventures des pays traînés devant de tels tribunaux sur la base d’accords similaires montrent que cette crainte est bien réelle. Par exemple, une multinationale du tabac exige de l’Uruguay qu’il lui verse une indemnité de plusieurs centaines de millions de francs à cause d’une loi contre la fumée passive qu’elle considère comme une «barrière à l’importation», même si son objectif est de protéger la santé publique.
Ces accords prévoient également qu’un bien ou service qui n’aurait pas été soumis à une régulation au moment de son entrée en vigueur, par exemple parce qu’il n’aurait pas encore été inventé à cette date, ne pourrait jamais l’être. Ainsi, si ces accords avaient existé au moment de l’invention de l’énergie nucléaire, toute règle étatique en la matière, même pour protéger la population, aurait été interdite. Ces accords prévoient aussi que les prestations qui auraient été une fois ouvertes au libre marché ne pourraient plus jamais être réassujetties à des règles étatiques, même en cas de fiasco ou de nouveaux besoins de la population.
Indépendamment de leur contenu, ces accords font donc peser une menace sur les droits démocratiques: en les adoptant, tant le Parlement que le peuple renonceraient à légiférer dans les domaines qui ont été laissés une fois au libre marché ou qui n’ont pas (encore) été régulés. Se lier les mains ad aeternam n’est pas compatible avec les principes fondamentaux de l’Etat de droit.
Ces accords violent la souveraineté des Etats et font courir un grave danger au service public et à ces acquis obtenus et défendus de haute lutte que sont la santé publique, la protection de l’environnement et les droits des travailleurs. Nous nous y opposerons avec vigueur.