imprimer fermer

«Les connaissances historiques sur l’importance de la démocratie directe sont essentielles!»

Interview de René Roca, directeur de l’Institut de recherche sur la démocratie directe (FIdD)

hd. A la suite du 5e colloque ayant récemment eu lieu à Escholzmatt (LU), «Horizons et débats» s’est entretenu avec René Roca, historien, fondateur et directeur de l’Institut de recherche sur la démocratie directe (www.fidd.ch).

Horizons et débats: La manifestation à Escholzmatt a attiré une bonne centaine de personnes. Apparemment, ce sujet n’intéresse pas que les spécialistes. Quels sont les liens entre le système coopératif et la démocratie directe?

René Roca: Le grand nombre de participants m’a réjoui. Il y a les participants réguliers, mais aussi de nouveaux visages, des personnes, qui ont entendu parler de nos conférences. Désormais, il existe un réseau de contacts dans de nombreuses régions du pays. J’aime l’entretenir et le développer et cela me stimule dans l’entreprise de nouveaux projets de recherche.
Pour revenir à votre question: je vois un rapport direct entre le système coopératif et la démocratie directe. En Suisse, l’idée de la coopérative a déjà porté ses fruits au Moyen-Age. Les habitants d’une certaine contrée – les communes politiques futures – devaient faire face à des tâches concrètes demandant d’être prises en main. Il fallait, par exemple, s’occuper des chemins et des ponts et organiser l’approvisionnement en eau. A partir du XIIIe siècle, la Confédération était structurée à l’échelle locale. En général, les gens n’attendaient pas de directives d’en haut. Ils prirent eux-mêmes les choses en mains pour accomplir les tâches ensemble. Ainsi, se développèrent partout des organisations co­opératives – fondées sur les activités communautaires de l’entraide, du partage des responsabilités et de l’autogestion – créant, grâce à des assemblées régulières, un fondement démocratique. Cette base au niveau communal fut décisive pour l’instauration, au XIXe siècle, de la démocratie directe au niveau cantonal et fédéral.

Les divers colloques de votre Institut se concentrent sur les diverses racines de la démocratie directe dans l’histoire de la Suisse. A Schwyz (2014), vous vous êtes concentré sur la contribution des catholiques-conservateurs, à Zurich (2015) sur celle du libéralisme. A Liestal (2016), les contributions ont porté sur l’influence du socialisme utopique, à Neuchâtel (2017), sur celle du droit naturel et à Escholzmatt (2018), le système coopératif s’est trouvé au centre. Pourquoi la démocratie directe a-t-elle ses racines en Suisse et pourquoi cette démocratie est-elle si particulière?

Les trois premiers colloques forment une sorte de «trilogie», qu’on retrouve publiée dans la série intitulée «Contributions pour la recherche sur la démocratie» (volumes 1 à 3). C’est ainsi que je tente de démontrer les influences des mouvements politiques sur le développement de la démocratie directe en Suisse. Les colloques de l’année dernière sur le droit naturel et de cette année sur le principe coopératif aident à expliquer les fondements théoriques de la démocratie directe. Je suis heureux de trouver à chaque fois des spécialistes renommés pour participer à ces réunions scientifiques et de pouvoir ainsi présenter l’état de la recherche pour la Suisse.
Ces colloques ont démontré de plus en plus clairement que la Suisse est un cas particulier dans le domaine de la démocratie directe. Dès ses débuts au XIIIe siècle, la Suisse était une sorte de fédération d’Etats pouvant se développer de manière assez autonome. A partir de 1648, la Confédération est devenue un Etat souverain, et ce n’est que deux siècles plus tard qu’elle s’est transformée en un Etat fédéral. Le principe coopératif fut décisif pour la fondation de l’Etat. Sur cette base, des formes démocratiques précoces se sont développées, telle la «Landsgemeinde». Malheureusement, ces formes démocratiques précoces sont trop peu étudiées et ne sont pas, en conséquence, appréciées à leur juste valeur. Toutefois, je tente d’y remédier au moyen de mon institut de recherche. Je consacrerais par la suite mes prochains colloques aux divers cantons. Dans un continuel échange entre eux, ils ont tous participé de manières diverses et impressionnantes, suite à leur propre culture politique, à conquérir et instaurer la démocratie directe. Les résultats de mes recherches sur les cantons de Lucerne et de Bâle-Campagne sont déjà publiés.

La démocratie directe est reconnue comme une réalité typiquement suisse et en même temps comme une réalité correspondant à la nature humaine, un modèle d’Etat des citoyens pour les citoyens. Jusqu’à présent, elle a malheureusement été négligée dans les débats scientifiques en Suisse. Pouvons-nous nous permettre cela? Que peuvent nous apporter les recherches dans ce domaine?

Nous ne pouvons évidemment pas nous le permettre. Tout au contraire, en partant des connaissances historiques sur l’avènement et le développement de la démocratie directe, nous devons la défendre et continuer à la développer en Suisse. Nous avons la grande chance, d’être quasiment nés dans ce système et de pouvoir en profiter. Nous ne devons en aucun cas l’abandonner. Les connaissances historiques sur l’importance de la démocratie directe sont essentielles. Les Suisses pourraient parfaitement être encore plus fiers de leur pays, transmettre cela aux générations à venir et renforcer les échanges sur les questions démocratiques avec les autres pays. La Suisse ne s’intéresse actuellement pas tellement à ces questions, je reçois des demandes avant tout de l’étranger. Ainsi, j’ai dernièrement été invité à Salzbourg et à Bolzano (Tyrol du Sud) pour y présenter et discuter le modèle suisse de la démocratie.

Si je vous ai bien compris, la Suisse est un laboratoire important pour la démocratie directe. Il existe des développements divers et multiples dans un espace restreint. Peut-on exporter la démocratie directe? Des grandes structures telle l’UE peuvent-elles en profiter?

Je pense que d’autres pays peuvent énormément profiter du «modèle suisse». Même des grands pays peuvent certainement apprendre de la Suisse. L’important est l’organisation démocratique soigneuse du bas en haut et l’instauration de structures subsidiaires fédéralistes. Nous observons partout en Europe et dans le monde un déficit démocratique incroyable. Les citoyens ne sont pas pris au sérieux et ne sont pas impliqués dans les décisions. Si un Etat veut être reconnu comme Etat de droit démocratique, les politiques élus doivent développer de manière successive une culture politique permettant la participation des gens. Dans un dialogue direct avec les citoyens, des structures de démocratie directe spécifiques à chaque pays peuvent être développées tout en tenant compte de l’histoire et de la tradition.
L’UE en tant que projet politique a échoué. Elle fait sa politique sans tenir compte des gens et cimente ses structures centralistes. Dans de nombreux pays de l’UE, les habitants ne veulent plus être tenus en laisse encore plus longtemps. Donc, ils se détournent des partis établis et les voix critiques face à l’UE obtiennent toujours plus de soutien. Une bonne alternative à l’UE est toujours et encore l’Association européenne de libre-échange (AELE) qui se limite aux questions économiques. Il n’y a pas d’autres solutions que de prendre au sérieux les revendications démocratiques des citoyens.
Merci beaucoup pour ces explications.    •

Institut de recherche sur la démocratie directe (FIdD)

hd. L’Institut de recherche sur la démocratie directe, fondé en 2012, a pour objectif de traiter le sujet de la démocratie directe systématiquement au niveau scientifique. En outre, il a une activité de consultation et organise des réunions et des conférences.
«La démocratie directe est en Suisse, comme dans aucun autre pays, un élément central de la culture politique. C’est pourquoi, il est étonnant que ses débuts et son développement ne représentent pas, jusqu’à présent, un sujet de recherche central de la science de l’histoire. L’‹Institut de recherche sur la démocratie directe› a été créé pour remédier à ce déficit.» (cf. www.fidd.ch)
Depuis 2014, l’Institut organise chaque année, sous la direction de l’historien René Roca, des conférences pour étudier divers aspects de la démocratie directe. Jusqu’à présent, cinq congrès ont eu lieu. Les actes des trois premières conférences ont été publiés en trois volumes aux Editions Schwabe.

Roca, René (Hg.). Katholizismus und moderne Schweiz. Beiträge zur Erforschung der Demokratie 1. 2016. 978-3-7965-3498-0

Idem. Liberalismus und moderne Schweiz. Beiträge zur Erforschung der Demokratie 2. 2017. 978-3-7965- 3639-7

Idem. Frühsozialismus und moderne Schweiz. Beiträge zur Erforschung der Demokratie 3. 2018. 978-3-7965-3819-3