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Guerre et paix

Les devoirs des sciences historiques

par Wolfgang van Biezen

Quiconque s’intéresse sérieusement aux raisons pour lesquelles des guerres ont encore lieu dans le monde, tout en comprenant qu’anciennes et actuelles guerres n’ont jamais fait progresser l’humanité d’un iota, finit à un moment ou un autre par se confronter à l’histoire. Par exemple, avec la triste histoire du Congo, ou la façon dont les populations de la Confédération suisse sont parvenues à résoudre pacifiquement leurs conflits au fil des siècles. On peut aussi commencer par l’histoire de la Russie ou celle d’Israël, étroitement liées à celle de l’Allemagne. Ou avec l’histoire de la Chine, où une grande magnifique culture millénaire s’était développée avant d’être détruite de l’intérieur, mais tout d’abord au XIXe siècle par les «marchands de la mort» européens. Pendant un siècle entier, ces «marchands de la mort» ont utilisé leurs canonnières pour introduire de force l’opium bengali (britannique) dans la société chinoise. Ce genre de génocide fut financé avec de l’argent chinois jusqu’à ce que la Chine devienne pauvre et l’Angleterre riche.

1919: La répartition de l’Europe est redéfinie. A Versailles, des cartographes britanniques tracent de nouvelles frontières. (photo Nicholson)1

A la recherche de liens, nous tombons forcément sur les Britanniques

Peu importe où nous commençons, si nous voulons nous approfondir dans l’histoire et comprendre ses liens avec le présent, nous tombons forcément sur les Britanniques et leur histoire coloniale vieille de plus de cinq cent ans.
Thomas Morus (1478–1535) était en contact étroit et souvent à l’écoute des plus grands philosophes et théologiens européens de son temps. Déjà vers 1500, dans son œuvre «Utopia», il donna au roi Henri VIII d’Angleterre une «justification voulue par Dieu» et toujours d’actualité pour les colons voulant prendre possession de terres étrangères. Il est, par exemple, possible d’affirmer que les autochtones ont une telle abondance de terres arables et qu’ils «les possèdent sans raison», c’est-à-dire qu’ils ne les cultivent pas, et qu’il est donc raisonnable et parfaitement légitime de les expulser et/ou de s’approprier ces terres.2

La répartition du monde depuis le XVe siècle

Pourquoi se priver d’agir ainsi puisque quelques années plus tôt, dans le Traité de Tordesillas de 1494, le pape Alexandre VI avait quasiment donné la bénédiction ecclésiastique aux dynasties portugaise et espagnole de se répartir le monde entier selon les instructions papales. Depuis, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il y eut des revendications de propriété mondiale légitimées par l’Eglise: pour le Portugal l’hémisphère oriental et pour l’Espagne l’hémisphère occidental. En Europe, aussitôt que la connaissance de la forme sphérique de la terre fut plus ou moins consolidée dans les milieux intellectuels et donc également ecclésiastiques, commencèrent les expéditions de pillage se poursuivant jusqu’à nos jours.
Eh bien, comme nous l’avons appris à l’école, Henry VIII ne reconnut pas le Pape à cause de ses histoires de femmes. En tant que souverain absolu, il fonda sa propre église. Depuis lors, la monarchie anglaise représentée par son roi ou sa reine demeure pour toujours à la tête de l’Eglise anglicane. Il en est ainsi jusqu’à nos jours.

Qui a jusqu’à présent écrit l’histoire du XXe siècle?

Lorsqu’on s’occupe de l’histoire moderne, on réalise qu’il existe, en gros, deux approches différentes quant à l’Europe et les deux guerres mondiales. La doctrine dominante et toujours valable parmi les historiens universitaires consiste à attribuer à l’Allemagne la seule responsabilité des deux guerres mondiales. Il n’est donc pas étonnant que cette vue des choses soit celle de l’opinion publique et médiatique également chez les non-universitaires.
Willy Wimmer3 constate que l’histoire de l’Allemagne est toujours et encore celle écrite par les Alliés et qu’elle est donc une histoire des vainqueurs, à savoir les vainqueurs de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Ce qu’il veut souligner par là, c’est l’impossibilité jusqu’à aujourd’hui d’écrire une histoire objective fondée sur les faits.
Sinon, il n’aurait pas été possible pour l’Allemagne de débourser correctement à la France les réparations qui lui ont été imposées après la Première Guerre mondiale jusqu’au paiement final de 200 000 euros en 2010 (!).4 Les dettes de guerre allemandes furent remboursées par diverses cessions de territoire (environ un tiers du territoire national est allé à d’autres Etats), suivi de l’expulsion de la population allemande, de la destruction de la flotte, de la confiscation des installations industrielles et de marchandises, etc. Malgré tout cela, les Alliés s’opposent toujours massivement à autoriser une historiographie basée sur les faits.

Quel est le rôle de Christopher Clark?

C’est pourquoi la joie fut particulièrement grande dans les médias allemands lorsque, peu avant la commémoration du centenaire du début de la Première Guerre mondiale, le livre de Christopher Clark intitulé «Die Schlafwandler» [Les somnambules] fut publié en 2013. Cet ouvrage fut salué pour son exhaustivité et la promesse d’une nouvelle perspective. Cependant, ce qui est présenté 100 ans après la terrible guerre mondiale dans cette recherche des causes, n’est que du vieux vin dans des outres neuves. Une entrée en guerre comme un somnambule? Ce n’est pas bien réaliste. Pas un mot sur le fait que la Première Guerre mondiale ait été précédée d’une vaste planification britannique (pas seulement, mais majoritairement). Le très célèbre Christopher Clark a tout de même été anobli par la reine Elizabeth II pour sa vue des choses. Au fur et à mesure du déroulement de la lecture, nous en comprenons les tenants et les aboutissants. Clark instruit ses lecteurs en affirmant que la Première Guerre mondiale n’est pas un thriller d’Agatha Christie, et que les enquêteurs à la recherche de culpabilité ont tendance à présenter les activités des décideurs comme «planifiées et motivées par une intention cohérente». Selon l’auteur, il n’existe donc «pas de méchant plan» (!).
Tous ceux qui se donnent la peine d’étudier les 716 pages de ce livre grandement apprécié notamment en Allemagne y apprendront avec le plus grand sérieux «que les sources disponibles ne confirment pas une telle argumentation [de l’existence d’un tel plan]».5 On peut donc légitimement se demander quelles étaient les «sources disponibles» détenues par Christopher Clark sur sa table de travail. Car il est visible pour tout le monde que les nations victorieuses parcourent aujourd’hui encore l’Allemagne avec leurs blindés et leurs jeeps. Les Russes sont les seuls qui se soient retirés. Mais sans la moindre indignation de la part des Allemands, le président américain Trump, par exemple, peut se permettre de rendre visite aux troupes américaines toujours et encore stationnées à Ramstein.
Peter Heisenko, auteur du livre «England, die Deutschen, die Juden und das 20. Jahrhundert» [L’Angleterre, les Allemands, les Juifs et le XXe siècle], a pertinemment décrit dans un des chapitres cette éviction de l’Histoire – et donc également de l’actualité – en tant que phénomène allemand relevant du domaine de la psychologie collective et sociale.6 Il a nommé cela «masochisme national».

Connexions éclipsées

«Die Schlafwandler» [Les somnambules] de Christopher Clark est démasqué comme étant un pur produit des «spin-doctors». En tant qu’historien, il perpétue la tradition vieille de cent ans, renouant, toujours dans un style soigné, avec la «controverse Fischer», falsifiée de longue date déjà, ayant permis aux historiens allemands de défendre l’hypothèse selon laquelle les militaristes prussiens auraient absolument voulu la guerre. Il crée ainsi une fausse piste pour présenter l’Empire britannique et sa politique sous un jour on ne peut plus bénigne. Sans s’en apercevoir, le lecteur succombe à la fascination de banalités ou de descriptions scabreuses.
On a affaire à une masse suffocante d’événements isolés présentés sans contexte global. La misère des sciences historiques se manifeste ici une fois de plus, car suite à la masse voulue d’informations, à l’atomisation et la marginalisation des événements, les connexions, les liens et les relations entre les événements sont éclipsés.

Plus que des «somnambules»

Des géo-stratèges tels George Friedman, conseiller politique d’Obama et ancien chef du service privé de renseignement «Stratfor», se montrent, en revanche, capables de présenter sur YouTube à un public lambda en 13 minutes seulement, les mécanismes les plus complexes ainsi que la doctrine militaire anglo-américaine: pendant un siècle, la géostratégie américaine a consisté à empêcher l’alliance de l’Allemagne et de la Russie. Les Etats-Unis continueront à l’avenir à faire la guerre. Les Etats-Unis feraient mieux de prendre les Britanniques comme modèle, car ils maîtrisent la stratégie de laisser les autres faire la guerre pour eux. Maintenant, c’est à l’Allemagne de prendre la relève! Mais elle est encore hésitante.7 Si aujourd’hui, on attribue à l’Allemagne de jouer le rôle de leader sur le continent, tous les voyants rouges devraient s’allumer chez les citoyens. L’OTAN se trouve déjà à la frontière russe.
Cependant, si l’Allemagne aspire à devenir un Etat réellement souverain, elle doit revoir fidèlement son histoire et sans tabous.
C’est pourquoi j’aimerais attirer l’attention des lectrices et lecteurs sur deux petits livres, méritant d’être lus précisément pour cette raison.

Deux nouvelles publications de Wolfgang Effenberger

Wolfgang Effenberger8 – en tant que représentant d’une historiographie basée sur les faits et respectant pleinement les exigences professionnelles dans ce domaine –est capable de présenter le fil rouge de son raisonnement en restant bref. C’est-à-dire que ces deux petits livres sont excellents tant pour des chercheurs grâce à l’ampleur de la bibliographie utilisée que pour des non-spécialistes intéressés.
L’auteur démontre qui, à la fin du XIXe siècle, était intéressé à un nouvel ordre européen, qui préparait la mèche en arrière-plan, quand la planification de cette guerre débuta, pourquoi elle était nécessaire à l’Empire britannique et comment elle fut mit en œuvre, de manière perfide, circonspecte et presque imperceptible. Il explique également le rôle d’Alexandre Izvolski en tant que diplomate russe auprès du Pape et lors de négociations entre la France républicaine et l’Empire tsariste. Finalement, on apprend aussi quelles furent, lors de la préparation de la guerre, les promesses faites à de nombreux Etats européens pour les convaincre à participer à cette guerre en préparation.
Le pape, par exemple, aurait à nouveau son propre Etat. A la Russie, on offrit Istanbul ainsi que les Dardanelles tant convoitées. La France devait être récompensée avec la partie occidentale de l’Afrique et certains territoires au Proche-Orient. A la Pologne, on promit un nouvel Etat sur les territoires des Empires allemand et austro-hongrois, à l’Italie la côte dalmatienne, à la Bulgarie …, à la Roumanie …, à la Hongrie …, etc. Le filetage de l’Empire ottoman fut la besogne des Britanniques eux-mêmes.

Comment
la Première Guerre mondiale fut planifiée
La lecture des petits livres de Wolfgang Effenberger met en évidence que cette guerre fut planifiée est réalisée par des personnes aux motifs précis. Ces personnes ont un nom. Il est prouvé qu’un groupe autour du «Prince of Wales», le futur roi Edward VII, formé de représentants de la haute noblesse britannique traditionnelle et financière, planifia en 1887 de s’engager pour créer une alliance entre la France et la Russie et de préparer une guerre contre l’Allemagne. Aussitôt après la fin de la planification, la diplomatie secrète sous contrôle britannique commença son travail.9
Dans chacun de ces deux passionnants petits livres, Wolfgang Effenberger emporte le lecteur dans son voyage géopolitique de l’époque précurseur de la Première Guerre mondiale. Ces publications ont un fil conducteur pertinent. A maintes occasions, l’auteur a le mérite de faire le lien avec des situations actuelles et il offre une multitude de références bibliographiques.
Il décrit le rôle joué, pendant la guerre, par la haute finance américaine, notamment la banque J. P. Morgan, et pourquoi le cours pris par la Première Guerre mondiale a offert aux Etats-Unis, en tant qu’Etat neutre, l’occasion de se positionner dorénavant, en profitant du savoir-faire britannique, comme unique puissance mondiale. Arthur Ponsonby et les principes de la propagande belliciste (toujours en vigueur) complètent cet ouvrage.10
Aujourd’hui aussi, on nous déverse quotidiennement par divers canaux, des stéréotypes hostiles. Par la lecture des livres cités, nous sommes tous invités à réfléchir aux possibilités s’offrant pour contribuer à créer une paix durable dans ce monde peu pacifique.    •
(Traduction Horizons et débats)

1    Nicholson, Harold. Friedensmacher 1919. Berlin 1934. A Versailles, Harold Nicholson avait la mission, en tant que secrétaire d’Etat britannique du ministre des Affaires étrangères Sir Edward Grey, de cartographier toutes les modifications des frontières négociées dans les divers nouveaux traités secrets.
2    Très bien présenté in: Munier, Gerald. Thomas Morus, Urvater des Kommunismus und katholischer Heiliger, VSA, Hamburg 2008, p. 136s., ainsi que dans le texte original: Morus, Thomas. Utopia – Lateinisch/Deutsch, Stuttgart 1964, p. 129s.
3    Wimmer, Willy. Deutschland im Umbruch. Höhr-Grenzhausen 2018, p. 133
4    Kellerhoff, Sven Felix. Deutschlands Reparationszahlungen laufen aus. In: «Die Welt» vom 28/9/10.
5    Clark, Christopher. Die Schlafwandler. München 2012, p. 716
6    Heisenko, Peter. England, die Deutschen, die Juden und das 20. Jahrhundert. München 2010, p. 297s.
7    Friedman, George. Discours au Chicago Council on Foreign Relations, début 2015, YouTube
8    Effenberger, Wolfgang. Europas Verhängnis 1914/18, Die Herren des Geldes greifen zur Weltmacht. Höhr-Grenzhausen, mai 2018
9    Riemeck, Renate. Mitteleuropa – Bilanz eines Jahrhunderts. Freiburg 1965
10    Effenberger, Wolfgang. Europas Verhängnis 1914/18, Kritische angloamerikanische Stimmen zur Geschichte des ersten Weltkrieges. Höhr-Grenzhausen, novembre 2018